Une opinion de François-Xavier Heynen, docteur en philosophie des sciences.

La crise du Covid a placé sur le devant de la scène médiatique de nombreuses contradictions entre experts scientifiques. Assisterait-on au naufrage d’une discipline scientifique ?

Dans un premier temps, nous mentionnerons que les conflits d’experts qui ont parsemé le champ médiatique ne constituent pas le point le plus inquiétant pour la stabilité de la science. Il faut surtout déplorer que de nombreuses déclarations émises par des experts étaient par la suite infirmées par les faits (plus ou moins établis), ce qui crée une cacophonie assourdissante pour ceux qui tentent d’y entendre la raison.

Nous aimerions ici convoquer un autre philosophe des sciences, Thomas Kuhn et sa "structure des révolutions scientifiques". Pour lui, il existe une période de science normale durant laquelle un paradigme (dans ce cas, l’idée que le virus se propage en suivant telle ou telle courbe et tous les concepts qui forment le cadre théorique) s’est imposé et satisfait les scientifiques pour la résolution des problèmes. Ce paradigme est, notamment, disponible dans un "manuel de la discipline" qui permet aux scientifiques de se rassembler. Le manuel doit être maîtrisé par ceux qui souhaitent entrer dans la communauté scientifique et il sert de point de départ pour les expériences ultérieures.

Révolution en direct

Cette science normale entre dans une phase extraordinaire suite à des événements qui la remettent en question et qui ne peuvent pas être traités correctement par le paradigme en cours. La communauté se déchire alors et des hypothèses alternatives (ré)apparaissent. C’est le début de la période de science extraordinaire durant laquelle des changements majeurs fleurissent. Ainsi naît un nouveau paradigme.

Assisterions-nous en direct à une telle révolution ? Ici et là nous avons pu entendre des déclarations de scientifiques qui reconnaissent leur remise en question face au coronavirus. Pour Kuhn, cela est plutôt de bon augure pour la science future. Si cette révolution a lieu, elle se déroulera à huis clos dans les enceintes autorisées, entre pairs. Mais il pourrait se produire ici une révolution un peu différente.

Hors du cadre de la science

En effet, la crise engendrée par le coronavirus a largement débordé le cadre de la science. Le démocrate aura vu avec, pour le moins, étonnement la collusion qui s’installait entre la connaissance scientifique floue et lacunaire du Covid et des mesures politiques coercitives et liberticides. Des mesures sanitaires, fondées sur des théories fluctuantes, justifiaient, au nom de la santé, des politiques d’exception. La science et plus précisément les sciences du vivant (infectiologie, épidémiologie…) pourront-elles éviter de devoir rendre des comptes à la société ? Ne fût-ce que, par exemple, sur les masques ou les maisons de repos ? Évidemment, les décisions ont été prises par les politiques mais les scientifiques ont conseillé sur base d’un certain état de la science.

Puisque la science et la vie publique ont été imbriquées à ce point, peut-on se contenter de laisser cet état de la science se reconstruire sur la base seulement de ses propres membres ? Autrement dit, peut-on laisser la science aux scientifiques, comme l’affirme, avec une louche de dogme et une pincée de désespoir, le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences sur la RTBF ?

Le racisme, ex-science

À cause d’une volonté citoyenne, est-il possible d’imaginer qu’une science se transforme, voire disparaisse ? La réponse est positive. Il existe un exemple historique au XXe siècle : le racisme. Le racisme était une science du vivant qui disposait de ses chaires universitaires et de ses manuels. Puis, éclaboussé par les exactions causées en son nom, le racisme a été solennellement renié par la communauté scientifique, à l’Unesco en… 1949. Aujourd’hui le racisme existe encore, sous la forme d’une idéologie, et des bribes de sa démarche sont intégrées dans la biologie (le concept d’ethnie, par exemple). Mais peu de personnes savent encore qu’il s’agissait d’une science. En effet, il est très perturbant de penser que cette discipline pouvait être caractérisée à l’époque non par la malveillance mais par la rigueur scientifique.

Une science mise à mort par le citoyen ?

Mutatis mutandis. Le tracing, le confinement, la vaccination, les pouvoirs spéciaux, l’État d’urgence sont instaurés au nom d’une bienveillance sanitaire. Et si le citoyen finissait plutôt par considérer ces mesures comme indignes d’une politique démocratique et d’une science moderne humaniste ?

Que l’on soit scientifique ou citoyen, mettre en doute et remettre en cause les disciplines qui ont généré des mesures aussi autoritaires malgré des données incertaines, est-ce une perte de confiance dans la science ou bien un acte cartésien ?