Une opinion de Corentin de Salle, juriste et docteur en philosophie.

Chaque année à la même période, une polémique éclate en Hollande avec une ampleur croissante et se répand désormais au Nord du pays avec la célérité des idées culpabilisantes : la couleur noire du Père Fouettard est une survivance raciste qu’il importe d’éradiquer car elle favorise pernicieusement, dans l’esprit des enfants, l’association de la couleur de sa peau à son rôle répressif, à la peur qu’il inspire, voire à son statut de subordonné. Pourtant, il est exceptionnel que le rôle du Père Fouettard soit tenu par une personne d’origine africaine. La plupart du temps, c’est une personne grimée en noir. Mais, vu le caractère chaque jour plus oppressant du politiquement correct, il est assez peu surprenant que cette controverse éclate aujourd’hui.

Quand on fait des recherches, il se révèle vite impossible de trouver une réponse claire à la question de savoir pourquoi le Père Fouettard est-il noir. La suie des cheminées qui souillerait son visage ? La couleur du Diable à qui incombe la tache de châtier ? La barbe noire et le costume sombre du Hans Trapp alsacien ou du Ruprecht allemand ? Le mannequin brûlé de Charles Quint en 1552 par les habitants de la ville de Metz que l’empereur assiégeait ? L’origine mauresque voire coloniale ? La transformation du dieu Odin (accompagné de corbeaux noirs qui lui rapportaient tout sur le comportement des mortels) christianisé pour encourager les conversions selon la stratégie de Grégoire I ?

Qu’à cela ne tienne, pour certains, c’est clairement un symbole raciste. L’enquête que l’ONU ouvre aujourd’hui est ridicule et nocive. Ridicule car cela revient à voir le mal partout. Nocive parce qu’elle revient à politiser un symbole qui n’a absolument rien de politique. Nous avons besoin de symboles fédérateurs qui réunissent tout le monde indépendamment de leurs opinions politiques et idéologiques.

Ce qui est en tout cas malsain, c’est de vouloir supprimer des symboles à la base des traditions festives en raison de leurs prétendus postulats. Si on décidait de « blanchir» le Père Fouettard, il y a fort à parier que la polémique se déplacerait sur un autre terrain. Il ne faudrait pas longtemps pour déchristianiser Saint-Nicolas qui deviendra « Nicolas » pour ne pas, prétendument, heurter les membres de telle ou telle autre confession religieuse. On observe déjà que la croix a disparu de la mitre de certains Saint-Nicolas. Par la suite, on se posera la question de savoir pourquoi Nicolas est un homme ? C’est clairement du machisme. On se demandera alors pourquoi sa barbe est blanche et pas noire ? Racisme ! Pourquoi d’ailleurs porte-t-il une barbe ? C’est clairement du paternalisme. Quid de cette attirance malsaine pour les enfants ? Pourquoi - se diront alors les associations écologistes qui ont réussi à faire supprimer les fauves du cirque Bouglione -Saint Nicolas exploite-t-il un âne qu’il force à marcher avec lui dans la neige ? C’est clairement de la maltraitance. Etc., etc.

On s’apercevra alors que les traditions festives sont comme des oignons. A force d’enlever couches et pelures pour ne pas heurter telle ou telle sensibilité, il ne restera plus rien car il n’y a pas de noyau. En dessous de la « peau » du Père Fouettard, il n’y a rien. En dessous des aiguilles vertes du fameux sapin de la Grand’Place, il n’y a rien. Un cérémonial est une configuration de divers symboles qui, certes, évoluent avec le temps mais un symbole qu’on dématérialise cesse de fédérer, cesse de rassembler et cesse, littéralement, d’être un symbole. Quand un symbole disparaît, la configuration qui le relie à d’autres symboles se fragilise et finit par disparaître à son tour. Dès lors, le message universel qui s’y incarnait s’évanouit lui aussi.

Plus fondamentalement, cette volonté d’édulcorer les traditions à la recherche d’un illusoire noyau universel qui ne heurte personne, procède d’une méconnaissance de la nature même de l’universalité d’un message. Le message universel est certes immatériel mais a besoin d’un support matériel pour être véhiculé. Les figures, personnages, récits qui ont une portée universelle s’enracinent toujours dans un contexte concret historiquement daté et géographiquement situé. Ainsi, les dieux et héros de la Grèce sont Grecs ET universels. La littérature de tous les pays met en scène des protagonistes plongés dans un cadre spatio-temporel clairement marqué mais que le génie du romancier parvient à transcender pour leur donner une portée universelle. Ces éléments concrets, loin de desservir la dimension universelle des personnages, leur assurent un ancrage, une consistance qui suscite l’adhésion et la sympathie populaire et font ainsi résonner de manière vibrante et émotionnelle leur dimension universelle.

Les symboles sont nécessaires aux liens sociaux. Sous forme festive, ils permettent de rassembler les gens de façon récurrente à diverses périodes de l’année, de faire se rencontrer les générations, de remettre en contact des personnes qui ont pu se brouiller, etc. Ils sont anonymes et séculaires et évoluent imperceptiblement. Ces symboles sont plus fragiles qu’on ne le pense et sont précieux : en effet, il est extrêmement difficile pour ne pas dire impossible de créer des symboles fédérateurs de manière artificielle : l’Union Européenne s’y emplois sans succès depuis des années pour susciter l’adhésion au projet européen. Dès lors, soyons prudents envers ces derniers. Les travaux de sape du politique correct sont potentiellement des armes de destruction massive du lien social.