Une carte blanche de Diane Drory et Vanessa Greindl, psychanalystes.

Devant tant de silence quant à la santé mentale des jeunes et des enfants, nous nous sommes permis un petit intermède.

Jules, 10 ans - "Hier en faisant les courses, j’ai poussé le caddie d’une madame, maman s’est fâchée super fort sur moi. ‘Touche pas aux choses des autres, c’est dangereux’, qu’elle m’a dit."

Léa, 8 ans - "Ben oui, évidemment, t’es pas au courant ou quoi ? T’as les mains bourrées de ce virus. T’aurais pu la tuer !"

Vanessa Greindl - Tuer ou ne pas tuer l’autre ? La question inconsciente hante les esprits depuis la nuit des temps et n’a pas attendu le Covid-19 pour se poser. Et voilà que l’actualité met de l’huile sur le feu des pulsions infantiles, et que l’imaginaire prend le dessus…

Jules - "La tuer ? Tu commences comme maman. Je ne peux même plus embrasser ma mamita adorée. Hier elle m’a dit au téléphone qu’elle allait mourir de tristesse de ne plus pouvoir nous voir en vrai. D’ailleurs, plus personne ne vient à la maison, sauf la Peur. Parfois j’en ai marre d’être tout le temps tout seul avec mes parents et ma sœur."

Diane Drory - La gestion de la crise sanitaire demande une permanence de la proximité fusionnelle en famille nucléaire, obligeant à une distanciation de l’univers extrafamilial. Une telle démarche serait-elle sans conséquence sur la psyché ? Les existences humaines sont rythmées par des rencontres avec son semblable dans une alternance de présence et d’absence, de proximité et de distance. Or le mot d’ordre "réduisez vos contacts sociaux" imposé au quotidien des enfants et des ados interdit l’indispensable réseau des rencontres. Que penser de cette amputation qui empêche de prendre son émancipation ?

Un autre ravage de la crise sanitaire est de présenter le monde extérieur comme source éminente de danger, voire de mort… De nombreux ados restent cloîtrés, à l’âge où la question du contact avec l’autre est un enjeu crucial. Cet anéantissement des relations extra-familiales va dans le sens inverse de la construction du rapport à l’autre.

"Les jeunes s’adapteront", entend-on de tous bords. Même si l’on est jeune, n’y a-t-il pas une limite à la souplesse ? Coincés, masqués, culpabilisés, où iront-ils nourrir leurs forces vives ?

Toucher et être touché

Léa - "Plus d’escalade, plus de dessins, plus de copains… en fait il n’y a plus que ma tête qui vit. Et moi, est-ce que je vis ?"

Jules - "Oui, mais en fait c’est quoi vivre ? Pour moi, c’est quand je peux te donner un bisou, Léa ! C’est quand je peux faire la bataille avec mes copains. C’est quand je peux tremper mon sucre dans le café de mamita pour connaître ses pensées."

D.D. - Le corps des enfants n’est-il pas entravé de son droit de vivre et de grandir lorsqu’il se trouve alourdi par la culpabilité d’être éventuellement un véhicule de la mort ? Ce message induit dans l’esprit des enfants que nos corps seraient devenus pestiférés les uns pour les autres. De plus, la diabolisation du toucher dans la rencontre engendre un mal profond généralisé. La spontanéité de la Vie se meurt.

V.G. - Pour beaucoup, le manque d’expériences corporelles, d’une certaine façon, tue le lien au corps. L’esprit, disait le psychanalyste Didier Anzieu, "c’est l’expérience du corps". Or, à présent, combien de jeunes corps sont-ils privés de la froidure et de la chaleur, de porter son sac, de jouer au foot, de se lever à une certaine heure ?

Ces gestes, ces sensations d’espace parcouru, ces mouvements ancrent les humains dans le réel, et donnent corps au corps. L’expérience fait atterrir l’enfant sur terre, sans cela, il est dans la lune…

Et c’est ce qui nous effraie, nombre d’enfants s’envolent ! Quelle étrangeté, voilà que pour sauver le corps on l’empêche de vivre pour un temps. Attention, pour les êtres en construction, ce peut être dangereux, ce temps doit être limité.

Les enfants et les ados parfois plus encore ont la flemme, entend-on. Donner corps à ces jeunes qui s’évadent dans leurs écrans, et dans les nuages, suppose de passer par des données bien concrètes, le temps, l’espace, les vêtements à enfiler le matin, la chambre à organiser, l’air frais à respirer, la nourriture à préparer. Option parfois bien impraticable par des adultes qui font comme ils peuvent pour assurer la pérennité économique du foyer, enfermés, en télétravail, dans la salle de bains…

D.D. - Toucher l’autre, être touché sont le point de départ de la découverte de notre humanité. Le corps est donc bien plus qu’un agglomérat d’organes, il n’est pas réductible à de la masse charnue. Consternant de lire les comptes rendus médiatisés si peu concernés par la réalité bio-psycho-sociale, à la fois singulière et relationnelle du "corps". Les dispositions sanitaires veillant essentiellement à réduire le nombre de morts, sans s’émouvoir des sensations d’angoisse, de peur, de doute, de culpabilité que les vivants de toute une population éprouvent.

Pour en revenir aux enfants, aux jeunes, frustrés du sourire de l’autre, a-t-on assez conscience de leur solitude et leur détresse ? Cette obligation de courir masqués empêche la construction du lien à l’autre. Nombre d’élèves de première humanité ou de premier bac, sevrés de la vivacité du visage de leurs pairs, messager de la joie de la rencontre, ont bien des difficultés à construire leur entourage social.

Comment éduquer dans ce contexte ?

V.G. - Les mesures sont ce qu’elles sont, justifiées ou non. Pourtant, nous voulons nous faire ici l’écho des sans-voix et souligner les conséquences gravissimes sur la construction psychique des plus jeunes et sur la vie des plus fragiles.

Les enfants envahis par la question de la mort le sont plus encore. La limite anciennement salvatrice entre leur monde imaginaire et la réalité externe se fait de plus en plus floue, mince et inexistante, leur vie se résumant pour tant d’eux à de nombreuses heures sur écran, hors contact avec le monde en chair et en os.

Laisserons-nous les enfants grandir en arrosant leurs idées de toute puissance sur la vie et sur la mort, leur laissant croire qu’il n’y a de salut qu’au cœur du foyer, ce qui est l’inverse du mouvement de l’éducation ? Appuyons-nous sur l’histoire des mots, ex ducere signifiant "conduire dehors" devrait rester crucialement d’actualité ! Apprendre à naviguer dans le monde lorsque le port d’attache incarne à lui tout seul également l’océan tout entier, comment faire ?

D.D. - Face à cette guerre sans limite contre ce virus, face au matraquage médiatique de mauvaises nouvelles, à chacun de nous de gérer notre quotidien relationnel et social en réfléchissant à ne pas faire de nos enfants des êtres méfiants, repliés sur leur quant-à-soi, phobiques de la contamination, obsessionnels des rituels. En un mot désocialisés…

Nous avons eu Julie et Melissa, pour traumatiser toute une génération et sa descendance, ne recommençons pas avec cette menace d’un virus qui par ailleurs ne tue pas les enfants.