Une opinion de Jean-Pierre Lebrun, psychiatre et psychanalyste, auteur de nombreux essais.

Petite fille est un film - qui se présente comme un documentaire - de Sebastien Lifshitz, programmé récemment (le 2 décembre 2020) par Arte à une heure de grande diffusion. Ce film réalisé avec un talent incontestable raconte le cheminement d’une famille confrontée à la "dysphorie de genre", qui définit ce qu’éprouve un sujet qui ne se sent pas en accord avec le sexe biologique qui lui a été attribué de par sa naissance.

Qualifié par Télérama de "bouleversant film d’amour", le documentaire se montre ainsi comme une ode lumineuse à la liberté d’être soi. Autrement dit, tout à fait dans l’air de notre temps. Mais est-ce si simple ?

L’enfant n’est pas la mère

Dans Petite fille, la mère de Sasha, transgenre âgée de moins de dix ans, commence par se demander si la détermination de son fils d’être une fille pourrait avoir un lien quelconque avec son vœu à elle, manifeste, d’avoir vivement voulu une fille. Cette question qui a tout son mérite pour un psychiatre orienté par la psychodynamique est devenue incongrue pour la pédopsychiatre de l’hôpital Debré, qui lui répond d’emblée : "On ne sait pas à quoi est due la dysphorie de genre mais on sait à quoi elle n’est pas due. Ce n’est pas un souhait des parents - du papa ou de la maman - d’avoir un enfant d’un autre sexe. […] On sait que ça n’a pas d’incidence…"

Pourtant, quoi que dise cette pédopsychiatre, la question reste et mérite d’être entendue, nullement pour faire objection à la possibilité qu’existe une dysphorie de genre, mais simplement pour permettre de distinguer la position subjective de l’enfant de celle de la mère.

Nous ne pouvons ici que le rappeler : la psyché d’un chacun est construite dans celle de ses premiers autres - la plupart du temps, ses parents - et il y a un travail psychique que l’enfant doit faire pour s’autonomiser. C’est d’ailleurs la raison de ce qu’avoir deux parents, une mère et un(e) autre qu’elle, a toute sa pertinence. Quand quelqu’un est lié intimement à un autre, comme tout enfant l’a été en principe à sa mère, voire à celui ou celle qui en tient lieu, la présence d’un autre autre l’aide à trouver une position différente d’une pure et simple reproduction du même. C’est tout l’intérêt d’une fonction séparante, voire sevrante, que de permettre de se dégager d’un corps à corps pour atteindre le mot à mot, de telle sorte que la parole puisse fonctionner comme instance tierce.

C’est donc le travail psychique de l’enfant que de devoir faire avec un donné de départ qu’il n’a pas choisi, ceci recouvrant entre autres son nom, son prénom, ses lieu et date de naissance, la langue de ceux qui l’entourent, le milieu social et culturel qui l’a accueilli… Loin de nous d’exiger qu’il adhère à tous ces déterminants, il n’empêche : c’est ce qu’il fera avec ce qu’il n’a pas choisi qui va s’avérer essentiel. Et dans ce programme, ce n’est pas le pire que d’avoir à son chevet deux parents pour contribuer à cette tâche : tout enfant ne peut qu’être d’abord assujetti à la mère ou à quiconque en tient lieu et bénéficier de la présence effective de l’autre auquel la mère se réfère, pour l’aider à se différencier. Encore faut-il que ce second autre dispose de la latitude d’introduire cet écart.

Prosélytisme du cinéaste

C’est ce questionnement qui est court-circuité par la pédopsychiatre du film, qui refuse, aussitôt énoncées, tout crédit aux paroles de la mère qui s’interroge - ceci n’étant nullement la position d’autres pédo-psychiatres.

D’où vient alors l’absence d’interrogation du cinéaste ? La réponse est sans doute celle de son prosélytisme. Or, c’est ce dernier qui fait que le film n’est pas aussi simple ni aussi documentaire qu’il n’y paraît.

L’air du temps est à la reconnaissance de l’individu dans sa spécificité, mais où se situe encore la dialectique avec le collectif, si ce dernier ne peut plus être rien d’autre que l’assentiment qu’il faut donner à la revendication du particulier ?

À aucun moment ne sont, fût-ce simplement évoquées, les difficultés conséquentes au fait de traiter médicalement cette dysphorie de genre : un traitement hormonal à vie, des interventions chirurgicales comme une castration réelle… Ne sont présentés que les effets censés être heureux, ce qui de plus, expérience clinique aidant, est loin d’être toujours le cas. Et ce qui ne veut pas non plus dire qu’une telle dysphorie de genre ne puisse se présenter.

C’est bien pour cela que la question mérite d’être parlée, car si la dysphorie n’apparaît que comme un problème qu’il s’agit de solutionner dans sa matérialité, sa prise en charge dite thérapeutique risque d’être pire que mieux. Car ce serait alors une contrevenance au principe hippocratique toujours en vigueur : d’abord ne pas nuire !

Idéologie et questions

Or, au vu de l’actualité récente, l’idéologie qui consiste à vouloir se débarrasser de tout ce qui peut être lu comme poursuite du monde d’hier est forcément vouée à faire littéralement "offre publicitaire" : cela ne peut dès lors que se répandre dans les écoles aussi bien que dans les familles, où il faudra bientôt former les enseignants pour "détecter" les dysphories de genre et outiller les parents pour accueillir d’emblée favorablement de tels propos.

Ce sera alors une question qu’on ne pourra plus poser, alors que cela reste une vraie question : qu’est-ce qui est le moins coûteux, les interventions suite à un tel diagnostic, ou le fait de s’en remettre à la nécessité de faire avec les contraintes reçues au départ ? Disons au moins que cela devrait rester au sujet de décider de sa réponse, et au professionnel de l’aider à faire ce choix le mieux possible. Ce qui ne peut nullement équivaloir à seulement "l’accompagner" dans le choix d’emblée considéré comme s’il allait de soi.

Il y a un monde entre donner oreille à une telle préoccupation et à la considérer comme une aire de combat où il s’agit de faire gagner la cause.

Accepter la limite

Faisons ici au moins une remarque : l’amour est de plusieurs sortes et le véritable amour n’est pas que "sans condition" ; il est aussi celui donné "sous condition", sous condition que cela aide l’enfant à grandir et lui donne les moyens de trouver sa voie singulière, celle qu’il peut et doit frayer pour s’autonomiser.

C’est un autre trait de l’idéologie en cours : l’amour donné à l’enfant suffirait à lui assurer sa réussite dans l’existence : c’est, il faut bien le dire, une contre-vérité. Simplement parce que la négativité est aussi au programme d’un chacun : ce qui donne confiance à l’enfant, c’est justement la distance qu’il a pu établir progressivement et paisiblement d’avec ce qui était voulu par ses parents pour lui, c’est sa capacité à se soutenir de l’absence de leur soutien.

Aimer l’enfant est certes crucial pour son avenir, mais lui faire accepter la limite l’est tout autant. À quoi sert alors de ne valoriser que l’amour qui lui est porté ?

La citation de Freud reste ici de mise : "En lâchant la jeunesse dans la vie avec des considérations aussi peu justes, l’éducation ne se comporte pas autrement que si l’on équipait de vêtements d’été et de cartes des lacs italiens des gens partant pour une expédition polaire."