Un témoignage de Liv, auteure du blog "Maman Lempicka".


Dans ma vie, mes amitiés sont comme autant de cours d’eau qui viendraient alimenter et grossir un même estuaire. Il y a les rivières tranquilles et évidentes, les sources impétueuses et sinueuses, les ruisseaux asséchés faute d’avoir été nourris. Et il y a deux fleuves. Larges, profonds, charriant de multiples souvenirs, discussions, rires, échanges, larmes et partages, encadrant par leurs grèves épaisses le paysage de mon existence.


L’un de ces fleuves a toujours connu un débit constant et nourri. Rien n’est venu perturber son cours, ni crues ni décrues, il a continué sa route, imperturbable, confiant, puissant, sûr de lui, même dans le silence, sous la pluie ou le soleil.

L’autre, en revanche, s’est brutalement tari à mon entrée dans l’âge adulte. Je ne saurais même plus te dire pourquoi exactement. Dans mon souvenir, il s’agit d’un mélange de non-dits, d’incompréhensions et de petites rancoeurs, qui ont fait que les ponts joignant ses rives se sont rompus. Comme ça. Sans que je ne puisse rien faire, sans que je ne fasse rien, comme si tous les évènements concourant à ce dessèchement étaient indépendants de ma volonté.

Pendant six ou sept longues années, je n’ai rien fait pour retenir son eau au creux de mes mains. Je n’ai rien fait pour tenter de réalimenter la source, pour faire pleuvoir un peu dans son lit, pour qu’une goutte d’eau jaillisse et signe, peut-être, la renaissance d’un quelque chose, même d’un pas grand chose.

Mais, durant de nombreuses nuits, cet affluent a hanté mes pensées. Durant toutes ces années, j’ai souvent rêvé que je tendais une main, que je disais un mot, qu’on me lançait une corde à laquelle me raccrocher, et je la saisissais, et je pleurais, c’était triste, c’était joyeux et c’était bon. Mais je me réveillais, et la vie, amputée d’un de mes fleuves, continuait.

Faire un geste

Et puis je suis devenue adulte. J’ai voulu me marier. Et ce passage initiatique m’a ouvert la voie. Comme une évidence, j’ai su que c’était à cette occasion qu’il me fallait agir. Faire un geste. Il serait peut-être ignoré, ce geste. On le balayerait sans doute d’un revers dédaigneux, ou pire, silencieux. Mon coeur saignerait abondamment. Mais ne saignait-il pas déjà en un lent goutte à goutte?

Je n’ai pas eu le temps de tendre cette main. Mon second fleuve m’a ouvert les bras en premier. Cette convergence, cette coïncidence, après toutes ces années de vide, de rien, ce fut la bouée à laquelle je me suis accrochée pour sauter à l’eau. Sans hésitation. Je savais que je boirais la tasse. Que l’eau serait froide. Qu’au début, je me fatiguerais en des mouvements désordonnés pour joindre les deux berges. Mais j’ai sauté.

Retrouvailles

J’ai bien fait. Je savais que cette amitié valait la peine que je la rejoigne et que je l’abonde. Je savais qu’elle en valait l’effort et l’énergie. Nous nous sommes retrouvées. Nous avons parlé, beaucoup. Puis, peu à peu, nous avons réappris à rire et à pleurer ensemble. Nous sommes devenues mamans. Nous avons scellé notre amitié réparée par nos enfants, en nous choisissant comme marraines respectives. Nous avons connu des déboires, de grandes souffrances, des joies profondes, nous les avons partagées. Quand j’ai eu trop mal, j’ai pu déposer quelques uns des ces cailloux qui défiguraient mon paysage au coeur de ses propres eaux. Elle les a recouverts, ces cailloux, elle les a polis, sans jugement, elle m’a aidée à gommer leurs aspérités, et désormais, ils reposent au creux d’elle, comme un souvenir, un témoignage qui nous relie et qui nous prouve que nous avons eu raison de prendre le risque de souffrir en nous recontactant.

Jette-toi à l'eau

La vie m’a offert un précieux cadeau: elle m’a appris que réparer une amitié brisée était possible. Ça n’a pas été facile. Ça a été long, et hésitant. Ça laisse une petite cicatrice qu’on caresse parfois en se remémorant toutes ces années de silence, qui j’en suis sûre, ont été utiles, sans lesquelles nous n’aurions pas été prêtes pour l’ultime tentative.

Si toi aussi, tu portes en toi la souffrance d’un lien rompu ou effiloché, si ça te hante, si tu sens au fond de toi qu’il faut tenter une réparation, jette-toi à l’eau. Qu’as-tu à perdre que tu n’aies déjà perdu? Une amitié qu’on essaie de reconstruire, c’est refuser l’échec, la fatalité, c’est accepter d’être éprouvé à nouveau sûrement un peu, beaucoup, pour récolter, peut-être, un bout de bonheur à la clé. C’est n’avoir aucun regret. C’est comprendre que tout n’est pas de notre ressort. C’est déposer un peu de sa propre confiance en l’autre et en la vie sur le chemin, et voir ce qu’il en advient.

(*) : Ce texte a initialement été publié sur le blog "Maman Lempicka".