COMMISSAIRE EUROPÉEN

Qu'est-ce que qu'être Européen, dans un monde «globalisé»? Et notre identité n'est-elle pas avant tout nationale? Comme l'a montré Amin Maalouf dans «Les identités meurtrières», chacun de nous possède une identité complexe faite d'appartenances multiples. Et ne se définir que par l'une d'entre elles peut conduire à des résultats précisément «meurtriers».

Avec une intensité qui, certes, varie selon les moments, les pays et les individus, la plupart des citoyens européens (dans un sens large) reconnaissent d'ailleurs se sentir Européens.

Que veulent-ils dire par-là? D'abord qu'ils ont une histoire commune, assurément faite pour une part de rivalités, voire de conflits, mais aussi d'échanges durant des siècles et du partage d'un patrimoine intellectuel et culturel.

Ensuite qu'ils ont, au moins en partie, un avenir commun, qu'ils constituent ce qu'Edgar Morin appelait, après le philosophe allemand Bruno Bauer, une «communauté de destin». Le sens de celle-ci, au moment de la création de la Communauté européenne, était de faire régner la paix sur un continent venant d'être déchiré par la guerre. Il est aujourd'hui de surcroît de matérialiser ensemble une vision commune de l'homme et de la société dans le monde globalisé.

Le patrimoine et le destin commun qui font l'Europe sont en effet largement liés au partage de certaines valeurs. Quelles sont-elles? Comme l'ont mis en évidence les tragiques événements récents aux Etats-Unis, lorsque les Américains doivent exprimer en un mot les valeurs au coeur de leur identité, c'est à la liberté qu'ils font référence.

La liberté est aussi au coeur des valeurs européennes. Mais elle y est accompagnée de l'égalité et de la solidarité, de cette fraternité sans laquelle il est difficile de répondre de façon convaincante à la question posée par le philosophe Philippe Van Parijs: «Qu'est-ce que qu'une société juste?»

La présence de ces valeurs au coeur de notre identité détermine la forme du modèle européen de société: l'économie de marché, mais aussi un système de protection sociale et de redistribution équitable ; l'efficacité économique, mais aussi une solidarité organisée ; la liberté individuelle, mais aussi des institutions publiques et un Etat dont le rôle ne se réduit pas aux fonctions de défense.

Ces valeurs que les Européens ont en commun ont été consignées dans la Charte des Droits fondamentaux de l'Union européenne.

Ce sont largement elles qui rendent l'Union européenne attractive pour les pays candidats à l'adhésion. Elles permettent à l'Europe d'établir des relations d'une qualité particulière avec les pays du Sud. Elles sont à la base des positions européennes dans de nombreux débats sur les questions que nous pose notre modernité, comme les aspects éthiques du développement technologique ou le changement climatique. Elles donneront peut-être à l'Europe les moyens de faire triompher une conception de la mondialisation fondée sur l'équilibre entre liberté des échanges et réglementation.

Mais pour cela, deux conditions doivent être réunies. La première est que ces valeurs restent au centre de notre action et des grandes entreprises dans lesquelles l'Union est engagée, à commencer par l'élargissement. La seconde est que l'Europe se donne les moyens de peser sur la scène mondiale, la générosité ne pouvant rien sans la puissance, selon le mot de Jacques Delors. Elle ne peut y parvenir qu'unie, aucun pays européen ne pouvant y arriver seul. Elle le fait déjà au plan économique, et le fera davantage encore avec la pleine introduction de l'Euro. Elle doit le faire aussi au plan politique, dans le respect de cette diversité qui est une autre caractéristique de l'Europe et, comme valeur, fait partie de notre héritage.

A ces conditions, tous les Européens se sentiront davantage encore Européens, aussi Européens.

© La Libre Belgique 2001