C'est aux sociaux-chrétiens que Léopold III décoche, dans son livre, ses flèches les plus acérées, leur reprochant d'avoir utilisé le retour du Roi comme argument de campagne pour le laisser tomber ensuite. «Le Parti social-chrétien, écrit-il, se souciait bien davantage de son avenir politique que de la situation du Souverain, dont le retour avait été la clef de voûte de sa propagande électorale».

Le réquisitoire culmine en page 143, quand le Souverain campe van der Straten Waillet, président du PSC-CVP, puis Théo Lefevre, «un genou en terre», le suppliant de dégager la responsabilité de leur parti en cas d'effacement...

Entré à la Chambre en 1946 comme député de Liège et au gouvernement dès 1950 comme ministre de l'Instruction publique, Pierre Harmel a évidemment vécu la crise royale en première ligne. Il ne souhaite toutefois pas répondre publiquement au père de Baudouin Ier et d'Albert II. «Je ne veux pas, nous dit-il, écrire ou dire quelque chose en trop» . Et de nous renvoyer à son livre d'entretiens avec Jean-Claude Ricquier, «Temps forts», publié en 1993 (éd. Racine).

UNE DIGNITÉ ABSOLUE

L'acteur considérable de notre histoire contemporaine d'après-guerre (ce qui lui vaut de figurer parmi les témoins de la commission Lumumba) y rappelle notamment qu'après la consultation populaire du 12 mars 1950 - que le PSC-CVP avait préconisée dans son programme «Les chantiers sont ouverts» de Noël 1945, avec pour argument que la monarchie ne devait pas dépendre des partis -, le Roi, «majoritaire» dans l'ensemble du pays mais avec un grand écart entre Nord et Sud, avait lui-même envisagé, le 15 avril, une délégation de ses pouvoirs au Prince héritier. Mais les libéraux, alors membres de la majorité avec les sociaux-chrétiens, s'opposèrent à toute solution transactionnelle.

«Cette passation de pouvoir, si elle s'avérait nécessaire, n'était possible à mes yeux qu'après le retour du Roi au pays, poursuit Pierre Harmel. On aurait, sans cela, laissé de profondes blessures dans l'opinion autour de l'institution monarchique et on aurait rendu bien précaire le succès d'un jeune Prince héritier. Sans doute, dans l'idéal, aurait-on dû régler la question royale avant le retour du Roi en Belgique, mais c'est ce qu'on avait essayé de faire sans succès pendant quatre ans. Le Roi a abdiqué devant son peuple et non pas à l'étranger, puis s'est retiré dans une dignité absolue. Son jeune fils, sans la présence de sa famille, n'aurait pu assumer comme il le fit, la fonction royale dont les événements le chargeaient» . Rappelant que les troubles, dans la région de Liège, firent plusieurs morts - «et, dans notre pays, la mort d'un seul homme est un signal de détresse» -, le ministre d'Etat note encore qu'après le retour du Roi, «une accélération de l'Histoire nous a menés au sommet des dangers. Mais c'est souvent au sommet des dangers que les hommes se calment et s'assagissent. Les mouvements patriotiques et les associations de résistants jouèrent, dans ces circonstances, un rôle conciliateur remarquable» .

© La Libre Belgique 2001