Une opinion de Mathieu Berger, Sociologue et professeur à l'UCL.

Depuis fin juin dernier, la piétonnisation du boulevard Anspach a fait l’objet de controverses animées. Soudaine, cette transformation du centre bruxellois ne laisse personne indifférent. Faut-il se réjouir de cette nouvelle polémique ? D’un côté, en effet, on pourrait voir dans cette confrontation un signe de vigueur du débat public, de redynamisation d’"une politique de la ville", dans son sens noble. Cependant, dans sa forte polarisation, la dispute peut aussi prendre une tournure "impolitique". Dans "La contre-démocratie" (Le Seuil, 2006), l’historien Pierre Rosanvallon définissait l’impolitique comme "le défaut d’appréhension globale des problèmes liés à l’organisation d’un monde commun". Loin d’être limitée aux moments d’empoignades auxquels on assiste actuellement, cette tendance s’enracine dans une certaine (in)culture de la ville et de l’intervention urbaine.

A partir du contexte bruxellois, identifions rapidement - trop rapidement sans doute - cinq composantes d’"une impolitique de la ville".

L’administratif et le politique

Une première composante réside dans la façon dont les politiques de la ville en sont venues ces vingt dernières années à se replier progressivement sur une microgestion du territoire régional. Dans un contexte où l’action urbaine ne peut plus s’envisager que dans le cadre de "programmes" ou de "dispositifs", l’administratif en est venu à primer sur le politique. On peut y voir deux conséquences : premièrement, le manque d’envergure et de vision d’opérations tenues à une fonction de "ménagement du territoire"; deuxièmement, la routinisation et la standardisation de projets de quartiers réalisés "en série" aux quatre coins de Bruxelles. Dans ces circonstances, la pratique de la participation citoyenne devient elle-même un train-train, une formalité démocratique dépourvue de prises significatives sur les enjeux réels du développement urbain.

Logiques autistiques

Une seconde source de l’impolitique est relative aux logiques autistiques qui guident l’agir politicien. On le sait, les coalitions de majorité sont des milieux plutôt hostiles, dans lesquels seuls "de vrais animaux politiques" subsistent et prospèrent. A Bruxelles, deux stratégies ont fait leurs preuves. La première stratégie est celle de l’antijeu; celle de l’équipe roublarde, avertie du caractère vulnérable de toute initiative politique réelle, et qui s’en tient à jouer le nul, campée dans sa moitié de terrain. La seconde stratégie est celle du joueur "personnel" qui accélère d’un coup, laisse ses coéquipiers sur place et part seul en dribblant, le nez sur le ballon. Il est assez inquiétant de réaliser que cette seconde stratégie, celle de l’échappée, est peut-être aujourd’hui la seule manière de manifester de l’audace et de l’ambition en matière de développement urbain.

Mimétisme

Une troisième composante, également présente dans le cas du piétonnier bruxellois, est relative à l’obsession de la comparaison internationale, au diktat du benchmarking dans la conception des projets urbains. Ces nouvelles habitudes de gouvernement qui consistent à se placer sagement dans le sillage des villes-leaders de la globalisation renforcent l’impolitique de la ville. L’enquête sur les problèmes urbains et la recherche minutieuse des solutions ajustées sont court-circuitées par la référence aux standards internationaux : on verrait bien, sur le piétonnier, des poubelles-wifi comme à New York, une sculpture d’Anish Kapoor comme à Chicago, etc. Qui sont donc les Bruxellois pour refuser un tel pot-pourri de bienfaits, internationalement reconnus ?

Qu’en dit le citoyen ?

Quatrième facette : la pauvreté politique d’une certaine critique citoyenne; une critique souvent anachronique, "a priori", contradictoire, urbanophobe, populiste. Anachronique : elle ressort des tiroirs le référentiel des luttes urbaines de la fin des années 1960-1970; celui du récit de "la bruxellisation" et de son héros, "le vrai habitant". A priori : partant du principe que tel décideur ne peut qu’avoir tort, elle ne laisse aucune chance à l’expérimentation et feint de ne pas comprendre les contraintes et limites d’un aménagement temporaire. Contradictoire : elle redoute tout et son contraire; la pacification et l’insécurité, la fête et l’ennui, le plein et le vide, le médiocre et le bling-bling, le bobo et le SDF, la gentrification et la kebabisation. Urbanophobe : contestant le cadrage festif et ludique donné jusqu’ici au piétonnier, ses railleries s’étendent rapidement à la sociabilité urbaine en elle-même, aux joies de la coprésence et de la vie publique. Populiste : elle se passe parfaitement du discours d’obscurs "intellos" pour casser du "politicard" et exposer ses vérités "politiquement incorrectes".

La place du chercheur dans la cité

Le cinquième rouage de cette impolitique de la ville tient justement au retrait de la vie publique des chercheurs universitaires et des spécialistes de la ville, au rôle d’intellectuel public qu’ils évitent soigneusement d’endosser. Aux cynismes corrélés du politicien et du citoyen, il faut alors ajouter celui des urbanistes, sociologues, politologues, géographes, etc., souvent étonnamment discrets devant les questions qui fâchent et qui divisent.

Comment sortir du cercle de l’impolitique ? Les pistes sont nombreuses. Celles concernant les quatre premières figures étant plus souvent envisagées, je me limiterai ici à celle relative au dernier point évoqué. Le secteur de "la recherche urbaine" - au sens large - réunit aujourd’hui un nombre considérable d’enquêteurs œuvrant dans des disciplines diverses, générant chaque année des thèses riches en regards et en savoirs nouveaux.

Dans quelle mesure ces connaissances profitent-elles aujourd’hui réellement à une politique de la ville ? Quelles formes nouvelles peuvent prendre ces travaux ?

"Repenser la place du chercheur dans la cité" est un enjeu crucial, mais qui commence à sonner comme un slogan creux. Plutôt que de refaire le monde "in vitro", dans l’environnement contrôlé de la discussion académique ou de la simulation démocratique, les savoirs intellectuels sur la ville gagneraient à se manifester comme des savoirs pratiques, à tester leurs possibles apports "in vivo". Ils doivent pour cela se frotter et se coordonner davantage, au cœur de processus de projet ou de contre-projet, aux savoirs plus techniques des architectes urbanistes, aux savoirs administratifs et juridiques des fonctionnaires, aux savoirs d’usage des citadins. Si le salut des politiques de la ville ne peut évidemment venir de la recherche urbaine, il ne pourra pas non plus venir sans sa réinvention.

L’actuelle "affaire du piétonnier" nous le montre : il est crucial, tant pour les autorités publiques que pour les résistances citoyennes, qu’elles ne soient pas laissées à des rapports frontaux et bipolaires. Il est important que des enquêteurs de tous bords se mouillent, fassent entendre des voix à la fois critiques et rigoureuses, luttent pour faire jouer leurs savoirs respectifs, non pas "au-dessus de la mêlée", mais quelque part dans la mêlée et au plus près de l’action.


Titre, chapeau et intertitres sont de la Rédaction.