Ping-pong médiatique et communautaire. Triste

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Opinions Ces derniers jours nous ont offert le parfait exemple de la manière dont fonctionne le "conflit" communautaire belge au niveau politico-médiatique. Un cas d’école.

Premier temps : Kris Peeters déclare : "Bruxelles ne sera jamais une région à part entière." Diantre, quelle martiale affirmation ! "La Libre Belgique" qui publie l’interview parle de "sentence" du premier flamand.

Deuxième temps : réaction à la fois convenue et outrée de tous les partis francophones de la capitale. On va jusqu’à dire qu’aucun accord communautaire n’est possible si Kris Peeters ne ravale pas ses paroles.

Troisième temps : lundi dernier, les éditorialistes francophones renchaînent sur la provocation de Kris Peeters. Et les politiques déclarent rebaptiser la Communauté française en "Fédération Wallonie-Bruxelles" en réaction aux déclarations de Kris Peeters. La décision de changer cette dénomination avait en réalité déjà été prise il y a quelques semaines (1). Mais tout est dans le message.

Quatrième temps : la N-VA ne laisse pas passer l’occasion de jeter à son tour de l’huile sur le feu en parlant de provocation francophone. Force est de constater que ce jeu de ping-pong communautaire est riche d’enseignements.

Il convient d’abord de remarquer que toute cette histoire provient d’un quiproquo sur ce que l’on appelle "région à part entière". Car que dit exactement Kris Peeters dans son interview ? Que Bruxelles doit être une ville-région, au statut "un peu en dessous" des deux autres Régions afin de permettre aux Communautés flamande et française d’y avoir "une voix importante". En d’autres termes, il ne veut pas que la Région bruxelloise jouisse de compétences communautaires. Pourquoi appelle-t-il cela "une région à part entière" ? Parce que la Flandre ("sa" Flandre) dispose des compétences communautaires et régionales.

Kris Peeters ne dit donc pas autre chose que le fait que Bruxelles doit rester une région où les compétences communautaires sont gérées par les communautés flamande et française. Rien de scandaleux en soi donc mais un différend sémantique sur ce que signifient le terme "région à part entière" et une expression du premier flamand qui peut blesser les Bruxellois (francophones) dans leur orgueil. Différend sémantique qui aurait pu être aplani, à condition de communiquer avec Kris Peeters autrement que par voie de presse. Mais la communication politique doit aller très vite, surtout lorsqu’il s’agit d’apparaître dans les médias comme le premier défenseur de Bruxelles. Cet épisode est doublement révélateur du problème communautaire belge. Tout d’abord, les positions impossibles à concilier le sont surtout sur des expressions et des symboles (BHV en est le meilleur exemple). Alors que si l’on expose les mesures concrètes que ces derniers recouvrent, le différend est loin d’être insurmontable. Mais selon l’expression consacrée, "on ne se parle plus". Dans ces conditions, il est illusoire de pouvoir aplanir quelque différend que ce soit. Quelle meilleure illustration de ces mécanismes politiques et médiatiques qui conduisent à exacerber les tensions ?

L’autre série d’enseignements concerne la réaction francophone, à la fois dérisoire (parce que sémantique) et disproportionnée, de renommer la Communauté française en "Fédération Wallonie-Bruxelles". Force est de constater que, ce jour-là, les partis francophones ont été les meilleurs alliés de la N-VA.

D’abord parce qu’en surréagissant de la sorte, ils ont conforté la N-VA dans le seul argument que ce parti avance pour justifier le surplace institutionnel : les francophones ne veulent pas d’accord et ne céderont en réalité sur rien. Les nationalistes ne savaient pas comment imputer à quelqu’un d’autre la responsabilité de l’échec. Ce fameux "valet noir", les francophones l’ont pris eux-mêmes et bille en tête.

Ensuite parce que la Fédération Wallonie-Bruxelles s’inscrit dans le schéma De Weverien de la (post) Belgique à deux et de la confrontation communautaire. Alors que l’on aurait pu penser que les francophones s’inscriraient dans la vision d’une Belgique à quatre régions telle que l’a esquissé Johan Vande Lanotte, ils semblent opter pour le schéma préféré de la N-VA.

La "deweverisation" des esprits francophones semble progresser à grands pas, tant la pensée unique - dont je m’excuse par avance de troubler la quiétude - apparaît généralisée. L’ancien président du SP.A doit, tout comme les Flamands modérés, se sentir bien seul. Certes le message autour de la Fédération Wallonie-Bruxelles est ambigu. Même si Rudy Demotte explique que "la Région de Bruxelles-Capitale n’est et ne sera jamais aliénable à une autre entité", ce mouvement apparaît comme une manière de s’approprier symboliquement Bruxelles de peur que la Flandre ne le fasse. Sinon, pourquoi avoir tenu la conférence de presse au siège du gouvernement wallon à Namur et non à Bruxelles, capitale de la Communauté française ? Et si Bruxelles est une région à part entière, pourquoi l’insérer dans un autre ensemble ?

En outre, même en se plaçant d’un point de vue strictement francophone, on peut douter de l’efficacité du réflexe grégaire qui consiste à regrouper les forces de la Wallobruxie pour faire face aux Flamands. C’est que, même unis et sous quelque appellation que ce soit, les francophones restent minoritaires en Belgique. De fait, le schéma de la Belgique à deux n’a pas été très bénéfique aux francophones jusqu’à présent, bien au contraire. Lorsque l’on est minoritaire et moins riche, la confrontation directe est rarement la meilleure stratégie.

Enfin, cette manière de présenter la Fédération Wallonie-Bruxelles apparaît comme le premier pas vers la réalisation du mythique Plan B. Ce faisant, on envoie un signal très fort à Bart De Wever : il lui suffit d’attendre encore quelques mois pour que les francophones lui servent sur un plateau ce à quoi il n’osait même pas rêver. Et l’on s’étonnera dans ces conditions qu’il refuse tout accord. Loin d’être une assurance, le Plan B est, au contraire, le meilleur moyen de ne jamais parvenir à sortir de la crise actuelle.

En dernier lieu, cet épisode est révélateur du rapport entre citoyens et politiques dans la Belgique actuelle. Passons sur le fait qu’avec cette fédération, l’architecture institutionnelle sera encore moins compréhensible. On innove, en effet, dans la bizarrerie institutionnelle en instaurant une fédération à l’intérieur d’une fédération (2). Non, le plus grave est que la classe politique, toute occupée qu’elle est à s’échanger des provocations sémantiques, risque de perdre toute crédibilité auprès de citoyens qui, rappelons-le, les ont élus pour tout sauf cela.

(1) Voir à ce sujet "La Fédération WB pointe son nez" de Paul Piret, "La Libre Belgique", 16 février 2011. (2) Cas unique au monde si l’on excepte celui de la fédération croato-musulmane contenue dans la Bosnie-Herzégovine. Titre et sous titre sont de la Rédaction.

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