Directeur de l'Institut Saint-Joseph de Charleroi

Pleure, bon peuple de Wallonie, tes enfants chéris sont massacrés.

Pleure sur ton école bafouée, tes élèves sous doués, tes enseignants trop peu formés, tes directeurs d'école mal managés et irresponsables...

Pleure sur ces pauvres petites têtes blondes, matière première de l'entreprise école qui, au bout de la chaîne de fabrication, sortent, produits avariés, pâles ersatz des brillantes productions de Scandinavie ou des Flandres.

Aux larmes, citoyens! Le jour du bilan chiffré est arrivé.

Cependant, monte de la foule des sans noms, des montrés du doigt, un grondement de révolte...

J'accuse nos ministres (en la matière bien relayés par les médias) de céder à la mode du chiffre, du ratio, du quota; de réagir et non d'agir, de pallier et non de penser. L'évaluation reste, in fine, une affaire humaine. Elle est aux mains d'individus qui, même bardés de diplômes ou de brevets, ne pourront empêcher que leur pratique soit définitivement marquée du sceau de l'humain.

Le travail, particulièrement lorsqu'il s'agit de l'enseignement, est d'abord et avant tout "relation" entre deux êtres, relation qui n'est pas seulement objectivée par la matière et les compétences à acquérir. Si nous pouvons entendre que "l'homme est la mesure de toute chose", qui pourrait se targuer d'être en position de "mesurer" l'homme ? Autrement dit, qui pourrait prétendre occuper une position "transcendante" lui permettant de détenir les mesures absolues permettant d'enserrer l'être humain, tant dans ce qu'il fait que dans ce qu'il est ?

Dans le terme "évaluation", il y a le concept de "valeurs". Or, nous savons, depuis longtemps, que nos valeurs humaines sont et ne peuvent être que relatives. Ontologiquement parlant, une valeur est toujours valeur par rapport à... Cette référence doit, dès lors, à mon estime, être construite ensemble. Elle ne m'est pas transcendante, elle reste profondément, ontologiquement norme, mesure, valeur; bref, référence construite, dégagée d'un consensus et, par là même, partagée.

L'enseignement n'est pas une chose, un pur objet. C'est d'abord et avant tout un processus. Contrairement à la logique de l'artisan ou du fabricant (homo faber), nous ne pouvons nous construire mentalement un modèle du produit que nous fabriquons. Impossible de dire ce que deviendront les élèves que nous guidons (plus que nous ne formons). Eux-mêmes futurs éducateurs ou formateurs ne connaissent réellement leur futur. Ils ne peuvent, comme nous, conjurer cette glorieuse incertitude du futur qu'en faisant des promesses. Dès lors, que peut encore, dans un tel monde, signifier "évaluer" et, par voie de conséquence, "inspecter" ?

Que peut-on "mesurer" ? C'est un truisme de répondre : "Ce qui est mesurable." Et pourtant, le truisme est bien plus complexe qu'il n'y paraît. En effet, je crois que, si mesure il y a, il faut non seulement savoir de façon précise ce que l'on mesure, mais aussi selon quel étalon ! Il faut un mètre pour mesurer une longueur, des secondes pour mesurer le temps, alors dans quelle dimension nous situons-nous ? Si l'on s'en réfère aux multiples évaluations qui marquent notre quotidien depuis ces dernières années, des évaluations externes aux enquêtes PISA, il semble qu'elles reposent sur une logique de résultats. Nous sommes mesurés, évalués en fonction des résultats obtenus aux tests proposés dans nos écoles. Ces résultats sont relativisés en étant mis en perspective avec les résultats des autres écoles, des autres pays.

A la lecture de ces constats, on se rend immédiatement compte de la difficulté d'une telle évaluation, d'un tel "mesurage". L'objet fuit devant le sujet, l'objectif devant le subjectif. Alors, on appelle au secours nos hommes de sciences qui, depuis la fin du XIXe siècle, ont introduit l'objectivité des analyses dans le domaine humain par les statistiques, les chiffres et les nombres. Le rêve de tout scientifique digne de ce nom reste de "réifier" ou "chosifier" l'homme tant dans ce qu'il est que dans ce qu'il fait. C'est le rêve de l'homo faber qui dispose d'une mesure absolue, d'une référence solide pour pouvoir fabriquer cette chose qu'il aura imaginée.

Seulement voilà, l'humain ne peut être évacué totalement des pratiques de l'enseignement, ni des résultats obtenus. Les statistiques ne pourront rendre compte de tout ce qui est en jeu dans la relation pédagogique. Un test reste un moment, lui-même attaché à des circonstances particulières, celles de son passage, de la présence d'autres dans la salle, de la motivation qu'y puisent éventuellement les élèves. Il mesure le degré de maîtrise sur certains aspects de la formation en gommant, au travers de ses questions stéréotypées, tout ce qui fait qu'un élève, une situation d'apprentissage restent uniques. C'est le lot de tout ce qui est profondément et inéluctablement marqué du sceau de l'humain. Les informations que ce test apporte peuvent certainement nous aider à mieux profiler notre enseignement, à mieux choisir les moyens pour tendre vers les fins déterminées par l'autorité publique. Mais il serait stupide de vouloir leur faire dire autre chose. Nous n'aurons jamais la mesure de l'homme ni de son devenir que nous ne pouvons qu'initier, rendre possible, notamment par notre action comme éducateurs de ces enfants qui croisent nos vies.

L'incertitude reste le prix à payer au progrès, particulièrement dans l'enseignement. Dès lors, la question reste entière : que peut-on mesurer ?

Le chemin ! Car ce n'est pas la destination qui est importante dans une société ouverte comme la nôtre, une société du processus et non du produit. Une société du mouvement et non de l'éternel retour, une société du présent, fracture à la Kafka, séparant, tout en les reprenant, le passé et le futur. Non, ce n'est pas la destination, elle ne sera jamais figée, car elle sera toujours figurée, imaginée et plus exactement idéalisée.

Non, dans une telle société, avec de tels humains, ce n'est pas la destination qui importe, mais le chemin ! Dès lors, d'accord avec nos politiciens pour, ensemble, "évaluer - piloter" la progression vers cet idéal construit ensemble d'une réelle démocratisation de l'enseignement, d'une vraie recherche de l'égalité des chances et d'épanouissement de chaque jeune pris en charge dans nos établissements, de l'autonomie et de la capacité d'apprendre par lui-même pour ensuite (se) construire lui-même, avec les autres. D'accord de "mesurer" le chemin parcouru vers ces destinations imaginées, partagées.

L'enseignement doit rester un domaine privilégié de l'humain et de son devenir. Il ne doit évidemment pas se contenter de veiller à l'intégration des individus dans un monde déjà là, il doit aussi leur donner les moyens et l'énergie de construire le monde à venir. Il doit aussi leur permettre de pouvoir, à leur tour, choisir le chemin et d'y progresser vers ces destinations partagées. L'autonomie, apprendre à apprendre, c'est aussi instiller dans chaque être la possibilité de se démarquer du Nous, de le reconstruire selon d'autres consensus. En se situant dans cette perspective de "contestation d'un ordre établi, pérenne", il est encore plus difficile d'imaginer pouvoir enfermer les pratiques des enseignants dans un moule, de standardiser l'apprentissage, d'en décrire dans le détail les modalités et le parcours.

Et revient lancinante, têtue, toujours insatisfaite, cette question : que peut-on mesurer ? Poser la question, c'est mettre en lumière l'impossible rencontre d'un idéal scientifique de la mesure et de l'évaluation avec la puissance créative qu'aucune mesure ni contrainte ne pourra ni juguler, ni cadrer, ni prévoir.

De là vient mon sentiment que seul le pilotage permet de sauvegarder l'enseignement d'un enfermement mortifère. Seul le pilotage peut évaluer, améliorer, construire le chemin à parcourir. Parce que nous sommes les tenants et les garants de ces lendemains différents d'un aujourd'hui souvent top pesant, surtout quand il prétend contrôler, guider en encadrant fermement, en standardisant. Parce que nous restons, d'abord et avant tout, garants de cet individu, cet homme que l'on ne doit pas formater, réifier, chosifier; de ce sujet qui ne sera jamais pur objet, cet humain qui ne devra jamais être destiné à devenir produit de consommation. De cette vie qui annoncera un nouveau commencement.

Pour toutes ces raisons, l'enseignement doit aussi veiller à garder sa vocation à ne pas se laisser mesurer, mais plutôt à regarder ensemble, lucidement, l'avancée qu'il promeut à l'aune du chemin parcouru vers les finalités portées par nos représentants au nom d'un "Nous", d'une communauté d'êtres humains que nous formons et qui nous forme.