Une chronique de Gisèle Verdruye, professeure de français dans une école secondaire.

Entre "faut s’y mettre" et "y’a pas le feu", l’été des profs fut, pour le moins, inattendu et unique. D’un côté, vous trouviez les défaitistes qui prédisaient une rentrée confinée et, de l’autre, les optimistes qui annonçaient un début d’année scolaire "normalement étrange". Pas de juste milieu entre ces deux pôles, il faudrait se débrouiller avec "ça" ! Et maintenant que trois semaines se sont écoulées, on peut tenter un petit bilan de la rentrée.

Le niveau supérieur du jeu, sans joker

L’une des premières épreuves qu’un professeur doit traverser, en septembre, est la mémorisation rapide des prénoms des élèves de ses classes, et leur application judicieuse à la bonne personne. Cela vous pose une autorité quand au bout de quelques jours vous êtes capables d’apostropher de façon personnalisée un trublion qui espérait jouir plus longtemps d’un relatif anonymat ! L’exercice peut se révéler plus ardu quand certains prénoms ont été très populaires quelques années auparavant et qu’on se retrouve avec deux Karim, trois Laura et plusieurs Matthieu (orthographe la plus "complète" rencontrée, mais les différentes occurrences de consonnes peuvent cohabiter dans une même classe). Dans ces cas-là, des caractères physiques viennent à votre secours et l’affaire est entendue en quelques jours supplémentaires.

Mais aujourd’hui, grâce aux mesures de prévention sanitaire, on est passé au niveau supérieur du jeu, et sans aucun joker. Le port du masque en classe a considérablement complexifié l’exercice. Allez reconnaître rapidement un élève exclusivement à la forme et à la couleur de ses yeux ! Et si vous donnez cours dans le cycle supérieur du secondaire, ce sont de tout nouveaux individus que vous voyez arriver en quatrième : aucun point de repère pour vous faciliter un peu la tâche ! Bien sûr, il y a des frères et sœurs de précédents élèves, mais la recherche de petits points communs est vaine car pratiquement tout se passe sous le masque. J’en entends qui vont dire qu’il faut associer la chevelure aux critères de reconnaissance et aller chercher dans les trombinoscopes de l’année précédente. Ils ont raison. Cependant, il faut tenir compte de certains effets secondaires conjugués d’une adolescence croisée avec une disparition des radars scolaires de près de six mois. Résultat : certains ont décidé de mettre un peu de fantaisie dans leurs cheveux en les colorant, les taillant en brosse ou en les laissant pousser de façon très impressionnante. Saupoudrez avec de nouvelles paires de lunettes ou une conversion aux lentilles de contact, et vous comprendrez que le parcours du combattant, à côté de ça, c’est de la roupie de sansonnet !

Les sons sont étouffés

Un autre point important d’un bon début d’année consiste à saisir toutes les occasions pour faire participer les élèves en les invitant à poser des questions, lancer des idées, répondre, se tromper et réessayer. Bien sûr, il faut faire cela toute l’année, mais lancer la dynamique au plus tôt permet aux élèves de trouver leur place dans leur nouvelle année et leurs nouveaux cours. Ils prennent la parole, le prof corrige, renvoie la réflexion, les élèves proposent autre chose, et ainsi de suite. Cela demande une certaine aisance dans la prise de parole et une bonne maîtrise de l’articulation et du volume de la voix.

Mais, bien sûr, les conditions ont bien changé cette année avec ce nouvel accessoire tendance qu’est le masque. Et puis, il est recommandé de garder les fenêtres ouvertes pour aérer au mieux les locaux. Alors, quand une classe est orientée vers une rue très fréquentée, qu’il fait chaud et que le prof demande aux élèves de participer, il faut s’accrocher ! Les sons étouffés des réponses doivent concurrencer les moteurs des véhicules arrêtés au carrefour. Le timide à qui vous demandez de répéter ce qu’il vient de murmurer se recroqueville davantage, le rebelle glisse le masque de côté pour satisfaire votre souci de pédagogie et en profite pour humer de l’air plus frais et le "clown de service" hausse la voix tout en veillant à ne pas trop articuler pour mieux recommencer !

Et ce qui, finalement, manque beaucoup, ce sont les petits "bonjour madame, bonjour monsieur, bonjour (prénom au choix)" échangés quand on se croise en rue. Plus moyen, on ne se reconnaît pas encore !

Mais ça viendra…

Chapô et intertitres sont de la rédaction.Titre original : "La danse du funambule masqué"