Une opinion de Pierre, 30ans, participant à un atelier d'écriture organisé par Scan-R , une association qui accompagne des jeunes pour les aider à s'exprimer par écrit. La finalité de ce projet est de permettre aux jeunes de se raconter sur des sujets dont ils sont acteurs ou témoins.

Au départ, mon frère fumait du cannabis et me proposait souvent de tirer quelques bouffées, quelques "tafs"… J’ai toujours refusé. Quand ma copine de l’époque m’a quitté, je ne me sentais vraiment pas bien. Je suis allé chez un pote pour me détendre. Pendant deux heures, nous avons beaucoup discuté. Puis il m’a proposé un joint en me disant que ça me ferait du bien. J’ai fini par accepter. Sur le moment, il avait raison, je riais. C’était comme si mes problèmes s’étaient envolés. […] Ce que j’ignorais à ce moment-là, c’est que c’était le début de ma descente aux enfers.

Au début, fumer me rendait euphorique puis, petit à petit, j’ai commencé à devenir dépendant. Je manquais d’attention, j’avais des pertes de mémoire, je devenais plus fainéant, plus rien ne m’intéressait. Les années ont passé et rien ne s’arrangeait. À 18 ans, et sans aucun diplôme en poche, j’ai arrêté l’école. Je passais mes journées à boire et à fumer. Je ne faisais que traîner avec des potes. Je me suis fait arrêter plusieurs fois pour détention de drogue.

Papa

J’avais 20 ans quand mon fils est né. Cela faisait un an et demi que j’étais avec sa mère. […] Le problème, c’est qu’on n’avait pas de travail. […] Après trois ans de relation, on s’est séparés. Je suis alors retombé dans mes travers : l’alcool et la drogue rythmaient mon quotidien. Les seuls jours où je ne buvais pas, c’était parce que j’étais trop mal après ma beuverie de la veille. […] Mes problèmes de santé ont alors commencé. […]

Comme je ne sortais plus de chez moi, je comptais sur mon frère pour me fournir en beuh ( marijuana, cannabis ). Je suis resté enfermé ainsi chez moi pendant cinq ans à fumer la pipe à eau, à jouer à la console et à regarder des séries. Je ne mangeais presque pas, je manquais d’appétit. Je faisais 1,79 m et pesais 55 kg. Chaque nuit, j’étais pris d’angoisses, j’avais des boules au ventre, je ne dormais presque pas et, quand cela m’arrivait, je faisais des insomnies. Je n’arrivais à m’endormir que vers 6 ou 7 heures du matin. Quand j’avais des rendez-vous, j’étais incapable d’y aller. Je me demandais ce que je foutais. À mes yeux, ma vie n’avait plus aucun intérêt. J’avais un fils mais j’étais incapable de m’en occuper. J’avais honte de moi-même, je n’arrivais plus à me regarder en face, je me dégoûtais littéralement.

Un matin, j’ai été réveillé par la police. Elle venait faire une perquisition, chez moi, parce que mon frère vendait de la beuh. Manque de bol pour moi, sur la table de chevet j’avais 20 grammes… Quelques jours plus tard, j’ai été convoqué par la police. Elle m’a posé plein de questions sur mon frère. Lui avait été arrêté le jour de la perquisition. Comme j’avais 20 grammes, j’étais à deux doigts de me faire arrêter. Heureusement, ils n’ont pas donné suite à notre entrevue. Cette expérience a été un électrochoc.

Arrêter de fumer

Pour moi, il était temps d’arrêter de fumer, cela faisait un moment que j’y pensais mais je ne m’en sentais pas capable. Par contre, je ne tenais pas à aller en prison. Je ne voulais pas que mon fils me voie comme un bon à rien. À peine deux semaines après avoir arrêté de fumer, je me sentais déjà beaucoup mieux. Je n’avais plus de problème de santé, j’avais un meilleur appétit.

Maintenant, je me sens capable de changer et d’avancer pour me réintroduire dans la société. Je suis une formation qui me permet de reprendre un rythme de travail. Après cinq années passées chez moi et dans mon lit, je n’ai plus aucune force physique, ni d’endurance, mais je dois continuer. J’ai réussi mon permis théorique. Maintenant, ce qu’il me manque, c’est un appartement, une voiture et un boulot. J’ai 30 ans et je sens que les choses changent. Je suis capable de me lever pour suivre ma formation, je suis déterminé à réussir pour moi mais surtout pour mon fils. Je commence à voir le bout du tunnel même si la route est encore longue. Si je continue sur ma lancée, j’arriverai à mon objectif : vivre avec mon fils.


La lettre de Scan-R à ses participants

Plusieurs fois par mois sur notre site web et dans le journal papier, vous découvrez les témoignages de jeunes. Il s'agit des participants aux ateliers d'écriture organisés par Scan-R , une association qui accompagne des jeunes pour les aider à s'exprimer par écrit. La finalité de ce projet est de permettre aux jeunes de se raconter sur des sujets dont ils sont acteurs ou témoins. Aujourd'hui, c'est Scan-R qui écrit aux jeunes...

Chère toi, cher tu,

Te demander comment tu vas en cette période particulière ? Grotesque, nous le savons. On le sait parce qu’avec toi, comme avec 330 autres jeunes, depuis six mois, nous échangeons, construisons, polissons les miroirs du kaléidoscope infini de la jeunesse à la fois multiple et unique de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Comme d’autres, tu as peut être participé à un atelier Scan-R. ASBL jeunesse incontournable du paysage francophone pour dire et écrire les parcours de tout une chacune, de tout un chacun. À toi, aux autres et à celles et ceux qu’on espère rencontrer dans les temps à venir, nous disons déjà merci. Merci pour la confiance que tu nous as donnée, merci aux responsables des 65 structures qui nous ont accueillies pour des ateliers virtuels et réels.

Par la magie de la plume et plus souvent celle du clavier, on a travaillé dans des petites bulles, d’intimités et de confiance. Entre toi et nous, on a bâti le pont que les professionnels appellent : le lien social.

Plus besoin de te l’expliquer, l’originalité de notre méthode est qu’elle repose sur l’expression écrite. Tu as couché sur papier ton vécu, tes sentiments et tes préoccupations. Tu as écrit en "je". Ensemble, nous avons lutté contre le décrochage social, même sociétal. Autant de grands mots qui constituent le cœur de la vie en société.

80% d’entre vous ont écrit un texte à l’issue d’un atelier et 95% ont été publiés sur notre site ou sur celui de nos partenaires. Plus que des témoignages, les uns après les autres, les un à côtés des autres, sur notre site web et sur celui de nos médias partenaires, dont La Libre, ces textes donnent à lire un incroyable récit sur ces jeunesses différentes. Toi et les autres, vous écrivez, vous nous l’avez dit, pour que nous, les adultes, on puisse mieux vous comprendre dans cette société de plus en plus polarisée, cristallisée, méfiante. Vous écrivez aussi, et peut être, pour que nous puissions mieux vous comprendre. Pour accompagner ce processus éditorial inédit, une trentaine d’experts ont rejoint nos comités (éditorial, pédagogique et scientifique). Elles et ils portent et accompagnement ce projet unique dans toute la FW-B.

Tes textes ? Toujours très riches et prenants. Certains ont confié les situations difficiles qu’ils et elles traversaient : la violence physique, morale, conjugale, intrafamiliale, scolaire, personnelle. La violence sous toutes ses formes, nous avons pu la lire, la violence oui et les amours aussi, bi, trans, homo, hétéro, elle est loin la Belgique de papa qu’on ne devrait plus, d’ailleurs, écrire comme cela. Après avoir couché les mots sur le papier, nous avons tenté de mettre en place des solutions en facilitant l’échange avec les structures qui t’accompagnent . Nous sommes un outil pour toi et les professionnels qui t’encadrent pour avancer et faire des individus une société.

Enfin, et tu ne le sais probablement pas mais notre travail est multidimensionnel. Se raconter fait du bien, mais nous allons un peu plus loin. Se dire, cela aide parfois à avancer, à aller de l’avant. Scan-R, donc c’est bien plus qu’un projet socio-culturel d’expressions, c’est un projet de société qui trouve aujourd'hui toute sa place et sa légitimité dans l'espace public belge francophone. À la base, tu ne le sais pas, nous avons en effet deux mandats. Après t’avoir permis de te raconter sur des sujets dont tu es acteur, actrice ou témoin, on fait résonner tes mots et raisonner vieilles et vieux de plus de 30 ans. À travers la société tout entière, en valorisant les témoignages bruts dans des médias traditionnels ainsi qu’en travaillant avec diverses institutions, associations ou encore des élus. Nous nous portons garant de ta voix dans la société.

Hier dans notre boite mails, plus de 150 jeunes souhaitaient, à leur tour, voir débarquer la rédaction de Scan-R dans leur MJ, école, hôpital, commune, service social, AMO, centre culturel, etc. Pourtant, la subventionnement de notre projet pilote s’est arrêtée le 18 septembre dernier. Il s’agissait d’un projet de 6 mois sur Liège et Bruxelles avec la vision et surtout l’ambition politique de nous accompagner dans le déploiement et la pérennisation de ce projet dans toute la FW-B.

Aujourd’hui, en dépit de nos preuves, la poursuite de ce projet semble compromise.

Tu le sais, chaque atelier est animé par un journaliste professionnel et une personne qui anime. Tous deux mettent plus de 20h00 d’expertises cumulées au service de chacun des groupes accompagnés pendant un minimum 6h00. Ensuite, le rédacteur en chef de Scan-R repasse sur l’ensemble des productions. Nous ne pouvons pas sous-estimer le travail mené par ces différents professionnels. Scan-R se retrouve donc dans une posture 100% bénévole. Cela limite nos possibilités d’action et de déploiement… On le sait, dans l’état actuel des choses, Scan-R ne pourra aller à la rencontre de toutes, de tous. Est-ce que cela à du sens pour Scan-R ? Non ! Scan-R se veut être toujours une caisse de résonance de toutes ces histoires singulières… ô combien universelles.

Si toi aussi tu crois en Scan-R, alors nous te donnons rendez-vous le 24 octobre pour participer à notre grand laboratoire social et médiatique ( https://scan-r.be/contextaction/ ). Cela se déroulera au Delta, à Namur. Dans le respect des règles d’hygiène et de sécurité sanitaire, nous t’accueillerons avec une centaine de jeunes venus, comme toi, d’un des quatre coins de laW-B. Ce qu’on te propose ? Réfléchir et écrire autour de grandes thématiques sociétales. Comme l’année passée, des invités t’apporteront leur savoir pour nourrir cette réflexion. Accompagnant cette réflexion et l’écriture, animatrices, animateurs et journalistes de l’équipe Scan-R, t’épauleront dans l’écriture de ton article, de ton témoignage. Au bout de la journée, une centaine de textes seront prêts à être publiés sur Scan-R. L’objectif est toujours le même : rapprocher, par l’écriture, la jeunesse de différents acteurs et institutions, de la société en général. Cette édition sera axée sur la contestation, la pensée critique, voire la désobéissance. Covid, environnement, Black Lives Matter, politique, emploi, avenir…

A très bientôt !

L’équipe Scan-R