Une chronique d'Eric De Beukelaer.

Le droit de veto de quelques nations au Conseil de sécurité condamne l’Onu à l’impuissance politique. Pourtant, tout partait d’une bonne intention. Marqués par l’accession "démocratique" au pouvoir du nazisme, Churchill et Roosevelt voulurent prémunir le monde contre une nouvelle dérive autoritaire. Et donc bloquer un vote antidémocratique à l’Assemblée générale des Nations unies. D’où ce mécanisme de frein d’urgence contre la folie des peuples. Voilà bien un élément trop peu évoqué pour expliquer l’actuelle flambée de populismes identitaires et de fondamentalismes religieux (qui ne sont que les deux versants d’un même phénomène).

La crise de la démocratie s’explique (bien sûr) par les mutations économiques brutales, issues d’un capitalisme sans balises et d’une mondialisation anarchique. Sans oublier la défiance envers des politiques trop souvent déconnectés de leurs électeurs. Il existe, cependant, encore une autre raison. L’évoquer invite à contempler lucidement la noirceur inhérente à notre humanité. Une brisure que la tradition chrétienne illustre par la notion théologique de "péché originel". Elle s’exprime en société par cette morbide jouissance que nous avons tous à nous chercher des boucs émissaires.

Que ceux qui en doutent observent, une heure durant, la cour de récréation d’une école maternelle. Non, le génocide du Rwanda et les massacres de Daech ne sont pas des dérapages malheureux : ils révèlent la face obscure de notre humanité.

"Plus jamais ça !" L’inhumanité nazie et l’horreur des camps de la mort fut le pacte fondateur implicite qui bâtit la civilisation d’après-guerre. C’est ce pacte qui inspira la réconciliation franco-allemande. Tel ce jour de 1984, qui vit François Mitterrand et Helmut Kohl se donner la main à Verdun. Les deux hommes d’Etat avaient vécu la grande épreuve. Pour eux, le pacte fondateur était non-négociable. Avec la disparition des générations ayant connu la guerre, cette constitution non-écrite tend à s’effacer des cœurs et des consciences. Les peuples et leurs chefs n’ont de ce choc titanesque entre civilisation et barbarie qu’une connaissance livresque. Et cela change tout. Insidieusement, les lignes bougent. Et se réveille la Bête qui sommeille en chacun de nous.

Le rejet de l’étranger, le racisme, le besoin d’un "homme fort" qui donne un "bon coup de balai" envahissent la presse populaire et les réseaux sociaux. Ainsi - tant aux US qu’en Europe - quand un scandale éclabousse un politicien "classique", celui-ci perd en popularité. Advienne la même mésaventure à un populiste, il n’en souffrira guère. Un peu comme si l’électeur se réjouissait de ses vices, qui le rassurent sur sa capacité à gouverner sans états d’âme. Tout peut très vite basculer.

Imaginons la victoire de forces populistes anti-européennes dans plusieurs pays de l’Union. S’ensuivrait l’éclatement de l’euro. Et une série de dévaluations incontrôlées, vu le torrent de liquidités dont la banque centrale européenne inonde le marché pour relancer l’économie. L’Europe entrerait en récession glaciaire, ce qui pourrait - à terme - rallumer les guerres sur notre continent. Je dramatise ? Espérons-le.

Plus que jamais, notre société a besoin de têtes - non seulement bien pleines - mais surtout bien faites. Pour résister à ses démons intérieurs, l’humain doit cultiver une réelle intériorité. Au carrefour des idées, les authentiques spirituels et théologiens exercent, dès lors, plus que jamais un rôle citoyen. Tel Hicham Gawad (dans le magazine "l’Appel" de février, pp12-13), ce professeur de religion musulmane, dont l’ambition est de transmettre à ses élèves des outils qui leur permettent d’interpréter le Coran. Et ainsi, de rejeter le discours simpliste des islamistes. Un enseignant qui regrette la réforme ayant réduit son cours à une seule heure. Avant de disparaître ?