Parent d'élève de l'école Decroly

Le modèle finlandais a encore frappé... les médias belges, suite aux résultats de l'étude "PISA" (Programme for International Student Assessment-Programme international pour le suivi des acquis des élèves) (LLB 05/12/2007, également Semaine infernale 0304/05/2008) et c'est très bien comme ça. Mais pourquoi ne pas regarder mieux chez nous, où des projets pédagogiques parallèles vivent et évoluent au sein même de notre système. Pourquoi toujours regarder (seulement) loin ? La Belgique laisse la place à des systèmes scolaires différents, Freinet, Steiner, Decroly... Faire le parallèle avec le modèle finlandais ne manque pas d'intérêt.

Explorons pour voir les convergences entre le fonctionnement à l'école Decroly et les ingrédients de la réussite au pays des rennes, vues par un parent d'élève. L'école Decroly est aussi pleine de défauts. Chaque système a ses limites, les recettes miracles n'existent pas. Mais pourquoi pas, aussi, quelques visites des Finlandais aux modèles belges ?

En Finlande, "on ne double jamais"

A l'école Decroly, on évite aussi le redoublement, au maximum, en particulier dans le primaire. Pour cela, on "laisse le temps au temps". Par exemple, les parents sont prévenus dès la rentrée en première primaire que la lecture ne sera acquise qu'en fin de seconde. Le but général est d'atteindre, en fin de primaire et non avant, des compétences suffisantes pour aborder les études secondaires, sans encyclopédisme. Lecture, écriture, raisonnement, calcul sans excès - les parents se plaignent régulièrement du manque de drill ! Une idée clé est qu'un enfant qui double est un enfant "échec" et que chaque enfant peut maîtriser ces acquis de base, solidement, plus solidement à condition de lui en laisser le temps.

Tout au long du cycle primaire, les enseignants s'attachent à mettre en évidence les qualités (forcément diversifiées) de chacun, et non ses lacunes ("enlever des points !") L'un sera bon en théâtre, l'autre en dessin, l'autre encore en "observation-mesure" - c'est le nom donné au cours de sciences et mathématique).

En Finlande, pas de notes chiffrées

A l'école Decroly, pas de notes chiffrées non plus. Elles font leur apparition dans le second cycle secondaire, vers 15 ans. Bien sûr, chaque élève apprend assez vite à se situer par rapport aux autres. Il sait qu'il est très bon en mathématiques, que son français écrit est un peu pauvre, mais que, face à la classe, il sait prendre la parole et se faire écouter... Les parents quant à eux déchiffrent sans peine les "apports" où chaque professeur, en quelques phrases claires, circonscrit compétences et faiblesses.

L'absence de "cotes" contribue à ne pas additionner des pommes et des poires, à laisser respirer l'enfant dans l'espace de ses compétences multiples et inégales, sans qu'une addition arbitraire enferme sa diversité, sa personne même, dans une appréciation unique. Dans cette école donc, on veut moins travailler pour les "points" que parce qu'il est bon d'apprendre. L'"effort" reste une difficulté, ni plus ni moins qu'ailleurs sans doute.

En Finlande, on aide les enfants en difficulté

A l'école Decroly, des heures de remédiation permettent aux élèves de primaire de revenir sur les cours qui leur ont semblé difficiles. En première année de secondaire, l'école comprend aussi deux années de transition, pour les élèves qui ont fini leur primaire (ici ou ailleurs) avec difficulté.

Par une attention particulière donnée à ces élèves qui ont eu du mal à suivre l'accélération de l'acquisition des connaissances et compétences, on poursuit deux buts : pour une partie des enfants, leur remettre le pied à l'étrier d'études secondaires classiques, et pour les autres, leur rendre confiance et élan en vue d'études de type plus court.

En Finlande : apprendre à apprendre

A l'école Decroly, avant tout apprendre à vivre, avec l'école et ses exigences bien sûr, mais aussi, beaucoup, vivre avec les autres. L'accent est mis tout au long du primaire et le premier cycle du secondaire sur le "groupe classe", une raison de plus d'éviter les redoublements. L'école est un lieu d'amitié et de vie. On s'y sent chez soi, accueilli, et chaque enfant a le sentiment de contribuer à un projet commun, celui d'un école chaleureuse qui permette à chacun de grandir. Le cycle primaire fonctionne sur base de projets issus du groupe-classe, sur les "surprises" apportées par chacun, sur les "recherches" abondantes.

En Finlande, pas de bonnes et mauvaises écoles, pas de bonnes et de mauvaises classes

A l'école Decroly, il y a bien sûr aussi des enfants pour lesquels l'apprentissage des cours est plus facile, d'autres qui ressentent des difficultés ou qui ruent dans les brancards. Mais l'équipe pédagogique s'interdit de rassembler les enfants plus scolaires, de constituer de "bonnes" et de "mauvaises" classes. Ils cherchent, à l'entrée des secondaires en particulier, à construire des groupes équilibrés et non des classes "spécialisées". Pas de section "latin-math" non plus, avec les connotations d'élitisme qu'elles véhiculent, mais bien un choix parmi d'autres des "maths" ou du "latin" à mi-parcours, vers 15 ans, en fonction du goût pour ces matières.

En Finlande, un fort tronc commun jusqu'à 16 ans

A l'école Decroly, pas de choix d'options déterminant avant 16 ans. Le but est d'offrir autant que possible à l'ensemble des élèves la même formation intellectuelle, le même "socle de compétences" le plus longtemps possible, c'est-à-dire jusqu'à 18 ans. Bien sûr les matheux qui choisissent cette option à 16 ans se destinent souvent aux études supérieures. Mais le but affiché de l'école est d'offrir un enseignement certes de qualité (elle est qualifiée d'élitiste par certains...), mais sans viser a priori la réussite d'études supérieures de type universitaire. Pour cette école en principe - la réalité est moins simple - un chemin de vie réussi ne passe pas obligatoirement par la case "diversité".

En Finlande, on gomme la culpabilisation au profit de la responsabilisation

A l'école Decroly, il y a : des rapports ouverts entre enseignants et élèves (le tutoiement en est un signe, mais non une religion), des élèves plus âgés qui surveillent les repas des "petits", des journées portes ouvertes où les élèves expliquent aux adultes visiteurs le fonctionnement des cours et ce qu'ils ont appris...

Des "délégués" représentent les élèves auprès de la direction. Le travail en équipes est fréquent, bien sûr pendant tout le primaire, mais on y recourt aussi au secondaire. Combien de fois n'ai-je accueilli des amis-collaborateurs pour un soir (et entendu ma fille se plaindre de certains déséquilibres !)

A l'école Decroly on essaye de rendre chacun responsable de l'école dans son ensemble. L'un des moyens est aussi de ne pas construire de mur invisible entre adultes et "jeunes". Chacun est invité à rechercher ce qui relie adultes et plus jeunes.

De nombreux points communs donc entre le "modèle finlandais" et certains systèmes belges...

De quoi nous inspirer. Il semble d'ailleurs que le fameux "programme" officiel, souvent invoqué et que chaque école belge doit couvrir ne soit pas un obstacle à des projets pédagogique originaux. Il est possible d'en adapter l'application au lieu de s'en servir comme repoussoir au changement.

Et pour terminer : des défauts à Decroly ? Il y en a plein ! Elitiste (seuls ceux qui connaissent et aiment le choisissent). Enfants issus de milieux privilégiés (professions libérales ou "socio-culturelles"). Ratés scolaires pour ceux qui échouent à se construire une structure suffisante. Imparfait (un quart des enfants quittent le cycle secondaire en cours de route). Auto-satisfaite, l'école Decroly ? Sans doute ! Mais pour faire survivre un modèle pédagogique original, un peu de gonflette n'est pas un luxe !...

Nul n'est prophète en son pays.

Merci aux enseignants, tous réseaux confondus !