Une opinion de Claude Verstraete, économiste – citoyen soucieux de l’avenir de la Belgique et de l’Europe.


Le lancement des Etats Généraux de Belgique pourrait garantir le succès d’une refonte du pays plus définitive et positive pour tous.

Depuis 50 ans, 6 réformes institutionnelles successives ont transformé - principalement sous la pression constante des deux partis jumeaux indépendantistes du nord du pays- notre état unitaire en un état fédéral avec 3 régions et 3 communautés culturelles. Au départ de ce vaste chantier institutionnel, la philosophie générale était de mieux refléter les réalités et sensibilités régionales dans les orientations générales de la Belgique dans le but d’améliorer son fonctionnement. Dans la réalité des faits, ces réformes ne se sont pas toujours faites dans la sérénité voulue et la transparence quant à leurs objectifs ultimes, le tout au prix d’une énergie politique considérable.

Entretemps, les décideurs en présence- et dans leur foulée les citoyens qu’ils représentent- se sont fortement distanciés culturellement l’un de l’autre au point de n’en avoir qu’une vue caricaturale et clivante. Ne parle-t-on pas désormais de deux démocraties dans notre pays dirigé par une nouvelle génération de présidents de parti (âge moyen : 42 ans) qui n’a jamais connu la Belgique unitaire et semble faire l’impasse sur près de 2 siècles d’histoire commune ? Il en résulte un goût amer d’insatisfaction tant auprès de ceux qui souhaitent haut et fort davantage d’autonomie régionale, voire d’indépendance qu’auprès de ceux qui reconnaissent toujours-sans doute de manière trop silencieuse- la valeur ajoutée d’un état fédéral belge fort et uni. Pendant ce temps les 30 globales et la révolution digitale se sont invitées au débat et ont redistribué fondamentalement les cartes géopolitiques au niveau mondial. Le bilan net de toutes ces transformations est très mitigé que ce soit sous l’angle strictement économique (perte de compétitivité malgré les tax shifts), celui de l’efficience politique (lenteur et donc coûts excessifs dans la prise de décisions structurelles engageant l’avenir) et celui de la lisibilité des institutions (par ex 8 ministres ont une responsabilité en matière santé, 4 ministres sont en charge du climat, 3 ministres en charge de la condition de la femme rien que dans la partie francophone,3 codes de la route).

Les chiffres

Il ne faut dès lors pas s’étonner que plus de 40% des belges disent n’avoir plus aucune confiance dans le monde politique, que lors des élections de mai dernier malgré l’obligation de voter 10% ne se sont tout simplement pas déplacées, qu’au moment du vote 20% des électeurs ne savaient toujours pas pour qui et que 7% ont voté blanc ou nul. A cela ajoutons la volatilité grandissante des électeurs puisque 40% ont changé de parti, souvent influencés par des slogans réduits à 280 caractères sur twitter. Si donc des élections anticipées devaient avoir lieu avec une 7ième réforme comme enjeu, elles nous conduiraient invariablement aux mêmes frustrations. Ceci sert évidemment la stratégie des partis populistes et séparatistes mais cela rencontre-t-il les préoccupations de la vaste majorité (trop silencieuse) des Flamands, Bruxellois et Wallons qui souhaitent vivre dans une Belgique fédérale ? On peut en douter. Nous ne sommes donc clairement plus confrontés à un Xième crise politique mais bien à une crise plus fondamentale du politique.

Une Belgique institutionnelle 3.0

Alors que faire ? Vu d’une part l’urgence d’avoir un gouvernement fédéral qui s’attèle sans tergiverser aux problèmes prioritaires du pays et d’autre part la nécessité de sortir durablement du marasme communautaire, il serait utile de former rapidement un gouvernement même minoritaire et parallèlement lancer les Etats Généraux de Belgique réunissant à la fois citoyens, décideurs politiques et experts dont la mission serait de redéfinir à l’horizon 2024 une Belgique institutionnelle 3.0 où chaque citoyen où et quel qu’il soit s’y sente bien . En même temps et de manière tout aussi urgente une réflexion de fond sur l’avenir sociétal, le vivre ensemble de notre pays devrait être entamée, tant les valeurs et les références éthiques de notre société se sont modifiées au cours des dernières décennies. En clair allons-nous opter pour un modèle de société selfiste bien de notre temps (moi-mon portefeuille-ici-maintenant) ou voulons-nous construire un large consensus pour une société à la fois solidaire et responsabilisante (nous-ensemble-responsables-demain) entre populations précarisées et nanties, entre générations, entre minorités culturelles/ philosophiques et une « majorité » elle-même très diverse.

Trouver la confiance

La condition sine qua non d’un exercice aussi ambitieux et complexe est d’abord de retrouver à tous les niveaux la confiance mutuelle et de sortir de nos enfermements idéologiques et mythes que nous nous sommes construits depuis plus de 50 ans. Cela parait évident à première vue mais constitue un véritable défi. C’est un travail de fond à entamer tant au niveau des décideurs politiques (et leurs partis) que de celui des citoyens. Sur le plan institutionnel, avant de se lancer tête baissée dans diverses propositions concrètes de réformes aussi pertinentes soient-elles, il s’agit en amont de redécouvrir la pleine vérité historique de notre identité belge, flamande, francophone et non pas d’arrêter l’interprétation de notre longue et riche histoire là où cela arrange électoralement le mieux l’un ou l’autre parti. De même sur le plan d’une nouvelle définition du Bien Commun, il s’agira de repenser le socle sur lequel reposera notre vivre ensemble. Cet exercice pourrait s’apparenter à une actualisation de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui s’est construite sur les ruines de la 2ième guerre mondiale. Si les partis traditionnels sont en net recul depuis plus de 10 ans, c’est sans doute faute de ne pas avoir su se renouveler philosophiquement à l’aune du monde nouveau qui s’est imposé brutalement à nous tous. Il existe pourtant des textes fondateurs qui pourraient parfaitement servir de référence. L’universalité de l’encyclique Laudato Si même dans une version sécularisée en est un exemple.

Profitons de cette crise actuelle du politique pour reconstruire durablement et dans la confiance notre pays qui a toujours su par son pragmatisme et sa créativité rebondir face aux défis de son temps.