Opinions Pawel Adamowicz, maire de Gdansk, défenseur des demandeurs d’asile et de la communauté LGTB, était un Polonais "de la pire sorte" pour le gouvernement et les médias publics. Son assassinat n’est pas surprenant. 
Une opinion de Thibault Deleixhe, doctorant à l’Institut national des langues et civilisations orientales.

Et si l’assassinat de Pawel Adamowicz n’était pas une rupture si surprenante dans l’histoire politique polonaise récente ? S’il n’était, en fait, que le triste prolongement d’un nouvel ordre du discours qui l’avait précédé et en quelque sorte préparé ?

La spécificité du débat public polonais tient à ce que, depuis trois ans, Droit et Justice, le parti au pouvoir, refuse de reconnaître à ses adversaires toute rationalité politique et prétend détenir le monopole de la représentation populaire ; toute opposition y est donc dépeinte comme le vague reliquat d’une époque révolue, dont il faut souffrir les jérémiades. Cette posture s’est traduite dans la façon dont ont été conduits les débats parlementaires de cette législature : des interventions régulièrement empêchées, des décisions cruciales prises sans discussions préalables, bref, un hémicycle transformé en une chambre d’entérinement des velléités du parti. L’enjeu n’était d’ailleurs pas tant d’obtenir gain de cause - l’algèbre parlementaire est de toute façon favorable aux nationalistes - mais, à nouveau, d’opposer un refus vexatoire à la parole de l’opposition, de mettre en scène sa réduction au silence pour souligner à quel point ses objections sont indignes de considération.

Ce déni de la légitimité de la parole de l’opposition aurait encore pu passer inaperçu s’il n’y avait eu la caisse de résonance des médias publics. Ceux-ci n’ont eu de cesse d’insinuer que l’opposition ne pouvait, par essence, pas œuvrer au bien de la nation puisqu’elle n’entretenait pas avec elle de lien organique suffisant. On touche là au paradoxe d’une des rares populations au monde à présenter, du fait de son histoire tragique, un si haut degré d’homogénéité ethnique, où un parti politique s’acharne pourtant à introduire l’idée d’une gradation dans l’appartenance à cette homogénéité.

Des "Polonais de la pire sorte"

En effet, à en croire les médias publics polonais, la Pologne se constitue désormais de deux blocs hermétiques : d’un côté, d’anciens paysans empreints d’un sentiment de loyauté envers leur terre et, de l’autre, des élites cosmopolites déracinées (et peu importe qu’en réalité ces élites soient elles-mêmes issues pour bonne part de l’ancienne paysannerie). D’une part, d’admirables patriotes et, d’autre part, des "Polonais de la pire sorte" (et peu importe que ceux-ci aient démontré un attachement féroce à une forme de patriotisme différente de celle promue actuellement).

Par ce jeu de polarisation extrême, les médias publics sont parvenus à créer une sous-catégorie fictive de citoyens qui ne peut s’inquiéter avec sincérité des affaires de l’État. En effet, puisque les nationalistes conçoivent la politique comme la sphère de gestion de l’hostilité naturelle que se vouent les peuples, ces excommuniés, une fois virtuellement sortis du giron de la nation, n’auraient plus guère d’autre choix que de se retourner contre elle. Nationaliste ou traître donc, sans plus le moindre espace médian où tenir un débat. C’est pourquoi sont si précieuses les chaînes privées qui subsistent et essaient, vaille que vaille, d’entretenir un dialogue, et c’est pourquoi leur mise sous pression croissante constitue un motif sérieux d’inquiétude.

Adamowicz, un ancien conservateur

Mais que représentait donc Pawel Adamowicz dans ce débat ? Ancien militant de Solidarnosc, humaniste chrétien et maire de Gdansk, la principale ville de la côte, il était aussi et surtout l’incarnation d’une certaine trajectoire politique, celle d’un ancien conservateur campé dans sa jeunesse sur une vision assez moralisante de la société qui, à force de rencontres et de dialogues, s’était ouvert à la diversité des communautés de ses administrés. Il avait récemment multiplié les gestes à contre-courant du discours nationaliste. Il s’était prononcé en faveur de l’accueil des réfugiés au sein de sa ville, il avait pris part à la Gay Pride qui s’y était tenue, il avait jeté son poids politique dans la défense du Musée de la Seconde Guerre mondiale qui y avait été érigé et proposait un regard contrasté sur le passé national et, enfin, il avait œuvré pour le Grand Orchestre de la charité de Noël, une action caritative laïque qui avait ravi à l’Église son monopole dans ce domaine et qui, pour ce succès insolent, faisait l’objet d’attaques de la part de membres du clergé et de politiciens nationalistes.

Ainsi, non content d’avoir abandonné ses positions conservatrices, Pawel Adamowicz s’illustrait dans la promotion d’une modernité plurielle et ouverte sur son époque. Rien de surprenant, dès lors, à ce que l’on vît fleurir à son sujet les pires insinuations : crypto-Allemand, voleur, propagateur de l’homosexualité et corrupteur de la jeunesse, marionnette de l’Union européenne, communiste refoulé, tout le bréviaire de l’outrance s’y était épuisé, sans pourtant parvenir à convaincre son électorat, qui venait de le réélire pour un sixième mandat.

Un assassin désinhibé

Ainsi, selon ce nouvel ordre du discours, Pawel Adamowicz enfreignait deux lois : non seulement il continuait d’exercer son droit à la parole malgré son excommunication de l’autoproclamée nation authentique, mais il le faisait au profit de causes réprouvées par celle-ci. Je ne prétends naturellement pas que les griefs de l’assassin se soient résumés à ceux-là, ni qu’ils aient été aussi clairement formulés. En revanche, ce que je soutiens, c’est que l’idée qu’un propos puisse être gravement illégitime et qu’il puisse, par conséquent, faire l’objet d’une condamnation légitime pareillement grave, cette idée inscrite dans l’ordre du discours qu’instille l’équipe gouvernementale depuis trois ans, a pu être l’un des facteurs désinhibants qui, dans le chef de l’assassin, ont facilité son passage à l’acte. Le dramaturge et prix Nobel Georges Bernard Shaw ne s’y trompait, qui notait déjà en 1909 que "l’assassinat est la forme extrême de la censure".

Pour autant, la censure bute toujours sur un même paradoxe, celui de faire naître un intérêt presque obsessionnel pour ce qu’elle veut couvrir de son secret. Or, quel était le propos de Pawel Adamowicz qui le désignait comme cible à ses censeurs ? Que le courage politique consiste, dans un moment de repli comme l’Europe en connaît, à défendre des principes de solidarité et d’ouverture. Aux plus faibles, aux demandeurs d’asile, à la communauté LGTB. Il incarnait en cela ce que l’humanisme chrétien a de plus conséquent : sa disponibilité à la compassion. Il ne nous reste désormais qu’à espérer que le silence d’une nation en deuil ne se prolonge pas dans le silence de cette voix aphone, mais que ce dernier attise au contraire une curiosité obstinée pour les propos qu’elle colportait, qu’il les sorte des marges assourdies du débat pour les replacer, volubiles, en son centre.