Une opinion d'Aline Cordonnier, Pierre Bouchat et Olivier Luminet, tous trois membres du projet de recherche Transmemo (1).

Alors que les historiens combattent encore le mythe persistant d’une Flandre collaborationniste et d’une Wallonie résistante, il est bon de replacer l’individu et sa famille au centre plutôt que les divisions communautaires.

Ce n’est souvent qu’à demi-mots que l’on conte la guerre. 75 ans après la libération de la Belgique, alors que la génération des acteurs de la Seconde Guerre mondiale disparaît petit à petit, que reste-t-il de ces moments historiques dans les souvenirs familiaux ? Qu’en savent les plus jeunes générations ? Et surtout, quels impacts ces récits familiaux ont-ils encore aujourd’hui ?

Ces questions sont au cœur du projet de recherche Transmemo. Il allie plusieurs disciplines, à savoir l’histoire, la psychologie et les sciences politiques, afin d’investiguer la transmission des souvenirs liés à la Seconde Guerre mondiale au sein de familles dont un ancêtre a posé des faits de résistance ou a été jugé pour collaboration. Au total, ce sont 77 familles, sur plusieurs générations, et ce, dans les deux communautés linguistiques principales de la Belgique, qui ont partagé leur connaissance et leur perception du passé familial.

Une première rencontre

Ce 3 octobre, après deux ans de recherche, l’équipe Transmemo a voulu rassembler ces personnes au passé si différent sous le même toit. Et ce fut dans l’hémicycle du Sénat, lieu hautement symbolique de l’État fédéral belge, que des familles issues de la résistance et de la collaboration se sont rencontrées à l’occasion d’une journée d’étude intitulée "Guerre, famille et transmission". Les participants ont souligné la rareté et l’importance de cet événement. Rassembler des néerlandophones et des francophones pour discuter ensemble d’un passé parfois polémique n’est en effet pas chose commune. Nous pensons même qu’il s’agit de la première rencontre de ces publics aux passés opposés.

Les émotions restent

Une conclusion importante de cette journée, ainsi que du projet, est que malgré le peu de connaissance spécifique du passé familial dans les jeunes générations, la guerre et ses conséquences n’ont pas fini d’émouvoir et d’interpeller les Belges. Car si les détails du souvenir disparaissent, les émotions restent. En effet, le passé familial est peu connu, et quand il l’est, ce n’est souvent que sous la forme d’anecdotes éparses.

Du côté de la résistance, nous retrouvons en particulier des histoires liées à la survie, la violence des camps, ou encore l’absence du parent. De ces histoires ressort un mélange de souffrance et de fierté familiale pour les descendants. Comme le disait l’une de nos participantes : "L’engagement dans la résistance, ça a deux facettes […] la fierté d’un homme qui est parti sauver le pays, et la souffrance de ceux qui sont restés."

Du côté de la collaboration, l’histoire est tout autre. On observe tout d’abord un clivage entre francophones et néerlandophones sur le sujet. Alors que ces derniers semblent plus à l’aise pour aborder un passé collaborationniste, les familles francophones restent caractérisées par le silence et les tabous. Sur les 23 familles francophones rencontrées, une seule nous a permis d’accéder à trois générations différentes. Pour les 22 autres familles, deux explications rendent compte de l’absence d’une ou plusieurs générations : soit certaines - souvent les plus âgées - préféraient ne pas remuer ce passé compliqué, soit d’autres - généralement les jeunes - n’avaient jamais été mises au courant des faits de leur ancêtre.

(Re) connaissance du passé familial

Pourtant, le silence n’est pas machine à effacer le temps. De nombreux descendants de résistants ou de collaborateurs sont en quête d’informations. D’une part, ils cherchent à recontextualiser les bribes d’informations reçues en consultant les archives familiales ou officielles. De l’autre, ils font un travail plus introspectif pour les aider à faire cohabiter les souvenirs de leur relation intime avec leur parent ou grand-parent impliqué et le personnage public qu’il ou elle a été. Mais surtout, beaucoup aspirent à une certaine (re) connaissance du passé familial et de la manière dont celui-ci les a affectés, sans jugement ni manipulation politique.

Alors que les historiens combattent encore le mythe persistant d’une Flandre collaborationniste - mythe malheureusement trop souvent utilisé à des fins politiques - et d’une Wallonie résistante, il est bon de replacer l’individu et sa famille au centre plutôt que les divisions communautaires. Qu’ils soient enfants de résistant, vivant dans l’ombre d’un parent "héroïque", ou descendants de collaborateur, vivant dans la honte ou la crainte que quelqu’un découvre leur histoire familiale, pour beaucoup, la Seconde Guerre mondiale n’est pas encore finie. Car s’ils ne sont pas responsables des actes de leurs ancêtres, ils restent cependant tributaires des conséquences de ce passé pour leur famille.

À nous donc, en tant que membres de la société, de ne pas poser de jugement hâtif et de faire preuve de nuance à l’encontre d’un passé familial parfois lourd à porter.

(1) : Le projet Transmemo est mené par l’Université catholique de Louvain (Pierre Bouchat, Aline Cordonnier, Olivier Luminet et Valérie Rosoux), l’Université de Gand (Koen Aerts, Bruno De Wever) et le Centre d’étude et de documentation Guerre et Société (Florence Rasmont, Nico Wouters) et est financé par Belspo, la Politique scientifique fédérale belge dans le cadre des projets interdisciplinaires BRAIN-be.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.