Une opinion de Pepijn Kennis ( AGORA Brussels), Stéphane Michiels ( BELVOX), Jean-Louis Pont ( DEMOS), Claire Delstanche ( DIEM25), Youry Ackx ( Kayoux), Jean-Jacques Grodent ( La Voix est libre), David Joëts ( Meer Democratie België), Lander Meeusen ( Piraten Partij Antwerpen), Claude Archer ( Transparencia.be) et Jean-Paul Pinon ( WeCitizens).

Dix associations relancent la nécessité d’un approfondissement de notre système démocratique pour affronter les défis post-corona.

Si les conséquences prévisibles de la pandémie sont très inquiétantes pour les économies, cette crise démontre que la mondialisation libérale, au-delà d’être souvent prédatrice, est également très fragile. Le constat est sans appel : notre modèle de croissance matérielle infinie dans un monde fini, détruit l’écosystème et accroît toujours plus un malaise justifié par les inégalités qui sacrifient les plus démunis.

Un malaise sourd et diffus que partage de plus en plus de personnes et qui peut être résumé dans cette formule mainte fois entendue "l’après ne sera pas comme l’avant".

Un après que nombre de citoyens ont commencé à construire au présent, dans un formidable élan d’intelligence collective et résiliente. Depuis la fin février, les initiatives solidaires naissent de toutes parts. Les citoyens s’engagent spontanément pour pallier les carences de l’Etat. Ici on fabrique des masques, là on fait les courses pour ses voisins ou on s’organise en réseau pour accueillir des migrants. Entre devoir citoyen et aspiration nouvelle, ces nouveaux engagements ébauchent, chacun à leur manière, les premiers pas du récit de l’après.

Partout des voix s’élèvent pour que le monde d’après Covid-19 soit différent. Désormais, une très large majorité est d’accord pour revaloriser les métiers primordiaux de nos sociétés (santé, agriculture, enseignement, culture…) ; pour un système alimentaire durable ; pour préserver le patrimoine naturel de notre planète ; pour mieux répartir les richesses et pour replacer l’économie au service de l’humanité, et non l’inverse.

Les propositions

Des propositions substantielles, supportées par de nombreux experts, viennent alimenter les réflexions sur le monde d’après.

Un manifeste (Travail : Démocratiser. Démarchandiser. Dépolluer : Isabelle Ferreras - FNRS-UCLouvain-Harvard LWP, Julie Battilana - Harvard University- et Dominique Méda -Paris Dauphine-PSL – 16 mai 2020) signé par plus de 3000 chercheuses et chercheurs issus de 600 universités du monde entier démontre que le travail ne peut plus être réduit à une "marchandise".

En Belgique, le Plan Sophia (Le Plan Sophia / Het Plan Sophia: UN PLAN DE TRANSITION POUR LA BELGIQUE, POUR UNE RELANCE DURABLE POST-COVID 19 - Elaboré par le Resilience Management Group - 12 mai 2020), conçu par une centaine d’entrepreneurs et de scientifiques, propose plus de 200 mesures pour enclencher une transition vers une économie durable.

Toutes ces propositions ne sont pas le fruit d’un délire ou d’une utopie intellectuelle. Elles sont logiques, justes, cohérentes, inspirantes et concrètement faisables.

Mais attention, il ne s’agit pas de résoudre des problèmes linéaires à coup de mesurettes. La problématique est structurelle et holistique. Il faut être conscient que la mise en application de la moindre de ces mesures nécessite de prendre des décisions, certes logiques, mais politiquement très fortes et courageuses. Pour l’une il faudra résister aux lobbies et céder à l’intérêt collectif plutôt que l’intérêt particulier. Pour l’autre, il faudra risquer de déplaire à une partie de sa base électorale ou admettre que la proposition d’un autre parti est raisonnable et appropriée. D’autres décisions encore devront transgresser les accords électoraux, la vision à court-terme dictée par les échéances électorales, le clientélisme et les oppositions systématiques stériles pour être mises en œuvre et faire réellement bouger les lignes.

Pour une véritable évolution des processus délibératifs et décisionnels

Malheureusement, l’épuisement de nos démocraties représentatives ne nous permet pas de croire que de tels changements puissent se mettre en place sans une véritable évolution des processus délibératifs et décisionnels.

Sans cesse rattrapées par les logiques de leur propre fonctionnement, nos démocraties représentatives sont en effet paralysées quand il s’agit de dépasser les intérêts d’un parti. Les décideur.se.s politiques ont alors tendance à fonctionner en vase clos, loin des préoccupations citoyennes. Si peu représentatifs de la diversité belge, ils s’arrogent ainsi le monopole de la connaissance de l’intérêt du "commun", alors que paradoxalement, on n’a jamais été aussi bien formés et informés qu’aujourd’hui.

Si le modèle de prise de décision ne change pas, la défaillance prévisible de nos élus pourrait avoir des conséquences désastreuses. Comme le rappelait récemment Boris Cyrulnik : "Après les situations de catastrophes ou de chaos, le danger arrive souvent de quelqu'un qui dit : J'ai la solution, votez pour moi !".

Notre gouvernement possède aujourd’hui une opportunité exceptionnelle pour éviter ces écueils, changer de modèles et en même temps renforcer son caractère démocratique : celle d’associer les citoyens "ordinaires" au processus de décision.

La démocratie participative fait ses preuves depuis de nombres années. Fondée sur le renforcement de la participation des citoyens à la prise de décision politique, elle propose une forme de partage et d'exercice du pouvoir.

Les expériences en la matière sont nombreuses à travers le monde. En Islande, au Canada, en Suisse, en France, en Irlande, la démocratie participative fonctionne, crée du lien et redonne du sens à l’implication citoyenne en politique. En Belgique, en 2011, le G1000 a démontré qu’il était tout à fait possible de mener à bien un projet très large de démocratie participative et délibérative citoyenne pour débattre des grandes thématiques politiques, économiques et sociétales : sécurité sociale, répartition des richesses, immigration, …

Depuis quelques années on observe une professionnalisation des méthodes d’animation des assemblées délibératives. D’expérience, dans un espace de délibération, on constate également que les gens dépassent aisément leur intérêt personnel pour prendre en compte l’intérêt général. Désormais, il est facile de déboucher sur une décision débattue et partagée.

Lors des dernières élections, différentes initiatives visant à améliorer la participation citoyenne aux décisions se sont développées dans tout le pays. Agora à Bruxelles, Kayoux à Ottignies, De Burgerlijst à Anvers, … partout on constate une émulation contagieuse pour une nouvelle forme de démocratie.

La Communauté germanophone de Belgique

La Communauté germanophone de Belgique (Ostbelgien) est devenue la première région du monde à intégrer une participation permanente de citoyens tirés au sort dans les décisions politiques. Cette intégration s’est faite à l’initiative même de son Parlement, réunissant l’ensemble des partis, majorité comme opposition, autour d’une initiative partagée et constructive visant à la mise en place d’une véritable démocratie délibérative.

Cette expérience montre que l’État, les pouvoirs publics et les citoyens peuvent parfaitement s’engager dans une démarche de partenariat fort pour faciliter la transition, définir une vision prospective du vivre ensemble et les stratégies pour y parvenir, assurer une mise en réseau et en capacité, accompagner, soutenir et évaluer. Cela implique de nouvelles pratiques démocratiques et institutionnelles, permettant à toutes les parties prenantes de planifier le long terme et d’expérimenter ensemble le changement concret.

Pour changer de modèle, au diable les vieilles recettes.

En élargissant le champ de l’initiative de la Communauté germanophone, il s’agirait, exactement comme suggéré dans le Plan Sophia, dans les propositions relatives à la thématique Démocratie, État et pouvoirs publics, de "réunir les ressources nécessaires, d’impliquer conjointement les citoyens, le secteur public, les scientifiques, les experts, les praticiens de terrain. La clef de la transition pourrait alors résider dans un approfondissement de la démocratie et du rôle des citoyens dans nos institutions, afin qu’ils puissent devenir acteurs de la transition, dans la délibération."

Pour concrétiser l’implication citoyenne proposée par le Plan Sophia, la mise en place d’une Assemblée Citoyenne, existant à côté de la Chambre des Représentants et du Sénat, constituerait une avancée majeure. Pour garantir la représentativité et la diversité de la population belge, et par là même la légitimité des décisions prises, les membres de cette assemblée seraient tirés au sort. Dégagés de la contrainte d’être élus et puis réélus, ils pourraient avoir la liberté de penser à long terme. Informés et conseillés par des expertises d’usage et des expertises professionnelles, ils seraient en capacité de se faire une opinion sur des thématiques complexes et de prendre les décisions fondamentales qui s’imposent aujourd’hui.

Une telle avancée demandera effectivement de la part de nos "politiques" une décision courageuse, forte et transcendant les clivages partisans.

L’occasion de changer le récit et de construire l’après est historique, il y a urgence et la voie est libre, alors allons-y ! Maintenant !