L’Europe est un champ de failles. Notre défi et notre responsabilité : la penser au prisme de ses oppositions pour reconstruire son histoire et donner un sens à cette expérience fragile mais unique. Une opinion de  Stéphane Michonneau et Thomas Serrier, signataires au nom d’un collectif européen*. Respectivement professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lille et professeur d’histoire à l’Université de Lille et à l’Institut d’études avancées (IEA).


À la veille des élections du Parlement européen, le sentiment d’une perte de sens de l’Union européenne taraude les opinions. Nous, historiens et citoyens d’Europe et d’ailleurs, constatons le délitement d’un projet porté par une utopie qui touche aujourd’hui à ses limites : utopie téléologique qui relisait l’histoire millénaire de l’Europe à la lumière de la construction européenne ; utopie providentialiste qui vouait l’Europe à une irréversible unité, au mépris des pays restés en marge ; utopie éternaliste qui faisait de la construction européenne une fin de l’histoire. Aujourd’hui, après bien d’autres crises, le Brexit nous force à reconnaître que le projet européen n’est plus irréversible. Il est même en grave danger.

Un repli qui fait sourire

Avec le retrait des États-Unis, à l’ombre desquels les Européens vivaient des temps tranquilles, notre continent fait face à des questions inédites. Face au vide, nombreuses sont les tentatives d’ériger une histoire simplificatrice qui sépare de manière caricaturale les Européens et les Autres. Pour un continent qui, il n’y a pas si longtemps, dominait le monde, se barricader ainsi au sein d’une forteresse fait sourire, comme si cette domination n’avait pas laissé de traces auprès de nombreux peuples non européens après des siècles de rencontres commerciales et coloniales.

Les extrêmes droites s’efforcent aujourd’hui d’identifier l’histoire du continent au récit autoritaire d’une civilisation chrétienne, blanche et sûre de son passé, qui aurait à combattre un prétendu déclin en exaltant ses "valeurs" fondatrices.

Nous condamnons énergiquement ces lectures obsidionales qui vouent aux gémonies tant la diversité culturelle, religieuse et politique qui caractérise notre continent que la responsabilité héritée de notre histoire dans le monde. Elles font de l’Autre - le musulman, le juif, l’immigré, le réfugié, le Rom sur la scène intérieure, mais aussi des puissances concurrentes sur la scène internationale - le bouc émissaire de nos propres frustrations et impuissances.

De même, nous ne voyons pas bien où mènent les récits victimaires qui font de l’histoire de tel ou tel pays une somme unique de souffrances, de guerres et de génocides, ni la raison d’être d’une posture unilatéralement accusatrice, qui identifie les Européens à des bourreaux. Notre urgence aujourd’hui : sortir de ce dilemme morbide, et pour cela, assumer face au monde les ombres comme les lumières de notre histoire. Penser l’Europe au prisme de ces oppositions est notre responsabilité.

Pas de "grand récit" uniforme

À ce défi, comment répondre ? Au lieu d’entretenir la nostalgie d’un récit linéaire, qui présuppose toujours une unité préétablie - un héritage, une histoire, une mémoire… -, il importe de se mettre à l’écoute de mémoires fondamentalement polyphoniques.

L’Europe ne se laisse plus enfermer dans un "grand récit" uniforme. Ce qui fonctionna naguère pour les États-nations ne fait plus florès : dans nos sociétés multiples, on ne peut que s’en féliciter, sans se résoudre pour autant à une parole paralysée ou émiettée. Car le sentiment d’avoir quelque chose de commun demeure bien réel : un passé, un présent, et un futur - si nous le voulons.

Soyons lucides. L’Europe est sans cesse traversée de frontières invisibles qui opposent les Européens entre eux dans leurs imaginaires. C’est l’Europe atlantique qui rêve de grand large sans prendre la mesure de son imbrication avec le reste du continent. C’est l’Europe riche du Nord-Ouest qui donne des leçons aux "PIGS" du Midi sous couvert de bonne gouvernance économique. C’est l’Europe occidentale qui regarde d’un œil paternaliste et méprisant ces autres Européens du Centre et de l’Est, au prétexte de cultures démocratiques récentes et déficientes. C’est l’Europe chrétienne qui exclut celle des minorités religieuses ou athées qui constituent aussi son histoire depuis des siècles. C’est l’Europe des grands qui peine à entendre les angoisses légitimes des petits pays, lesquels gardent le souvenir cuisant de longues périodes de domination. C’est l’Europe "issue de l’immigration", dont les représentants sont considérés comme des citoyens de seconde zone. La liste est infinie : l’Europe est un champ de failles qu’il n’est que trop aisé pour les démolisseurs de réactiver.

Construire un socle

Sans connaissance du passé, quel avenir construire ensemble ? Avançons ici deux constats qui pourraient former le socle d’un récit de l’histoire européenne que nous appelons de nos vœux. D’une part, l’Europe est riche de ses divisions. En reconnaissant pleinement les perceptions des autres et les mémoires divisées que ces incessants conflits générèrent, leur récit commun nous fortifie à l’heure où de dangereuses entreprises de puissances prétendent nous asservir à leurs modèles économiques, politiques, sociaux et culturels d’un autre âge.

L’histoire de ces divisions comme patrimoine commun reste à écrire. Elle doit être narrée sans fatalisme, car ces divisions ont déjà été largement dépassées depuis 1945 et 1989, non pas sur ordonnance, sur une décision d’en haut, mais bien par un travail de mémoire que nous autres Européens avons su engager d’en bas, et qui est toujours un travail des mémoires, comme disait Ricœur.

Car d’autre part, l’Europe est un continent du droit, qui nous protège dans l’expression de nos diversités. À ceux qui opposent la souveraineté des États à une administration bruxelloise accusée d’être aussi pléthorique qu’antidémocratique, nous répondons que cette union est la meilleure protectrice des souverainetés nationales dans la mesure où elle organise leurs divergences. Ce projet est à l’opposé des empires-puissances qui prétendaient asservir le continent au bénéfice d’un seul. Il n’est pas non plus la "prison des peuples" que des élites mondialisées auraient imaginée puis imposée. Porté par la volonté de peuples qui ont aboli la guerre entre eux et partagent un même désir de liberté, le projet européen est un projet de solidarité inédit, qui vaut la peine d’être raconté et défendu.

Reconstruire l’histoire de l’Europe pour reconstruire l’Europe, tel est notre objectif. Pour nous, Européens et non-Européens, il est crucial de donner du sens à cette expérience aussi unique que fragile. Forts de cette confrontation des mémoires, nous nous devons de raconter l’histoire d’une Europe qui s’efforce, envers et contre tout, de construire un autre rapport à soi et au monde.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.


Signataires

Joaquim Albareda (Pompeu Fabra University of Barcelona), Timothy Garton Ash (Oxford University), Martin Aust (University of Bonn), Justin Bisanswa (Université Laval Québec / IAS Nantes), Alain Blum (EHESS / INED France), Felipe Brandi (EHESS Paris), Laurent Brassart (Univ. Lille), Marco Bresciani (University of Florence), Neven Budak (University of Zagreb), Jose Burucua (National Academy of History, Buenos Aires / IAS Nantes), Daniela Luigia Caglioti, University of Naples, Francesco Cassata, University of Genova, Fulvio Conti, University of Florence, Antonio Castillo Gomez (University of Alcala), Johann Chapoutot (Sorbonne University, Paris), Abdessalam Cheddadi (Mohammed V University Rabat / IAS Nantes), Anne Couderc (Panthéon-Sorbonne University of Paris), Josefina Cuesta (University of Salamanca), Antonio De Almeida Mendes (University of Nantes), Anne Deighton, University of Oxford, Laura Downs, European University Institute, Sofia Dyak (Center for Urban History of East Central Europe, Lviv), Gabor Egry, Institute of Political History, Budapest, Andreas Eckert (Humboldt University of Berlin), Emanuele Felice, University of Chieti-Pescara, Alan Forrest (University of York), Josep Maria Fradera (Pompeu Fabra University of Barcelona), Etienne François (University of Paris 1 / Free University of Berlin), Robert Gildea (Oxford University), Carlo Ginzburg, Scuola Normale Superiore (Pisa), Maciej Górny (German Historical Institute Warsaw), Catherine Gousseff (EHESS Paris, PIASt Warsaw), Hannes Grandits (Humboldt University of Berlin), Heinz-Gerard Haupt (University of Bielefeld / EUI Florence), Beata Halicka (Adam Mickiewicz University of Poznań), Béatrice von Hirschhausen (CNRS Paris / Centre Marc Bloch Berlin), Ton Hoenselaars (Utrecht University), John Horne (Trinity College Dublin), Keith Hoskin (University of Birmingham / IAS Nantes), Tvrtko Jakovina, University of Zagreb, Dagmara Jajeśniak-Quast (European University Viadrina Frankfurt-Oder), Bogumił Jewsiewicki (Université Laval Québec), Pieter Judson, European University Institute, Basil Kerski (European Solidarity Center Gdańsk), Gábor Klaniczay (Central European University Budapest), Svetla Koleva (Bulgarian Academy of Sciences Sofia / IAS Nantes), Kornelia Kończal (Ludwig-Maximilian University of Munich), Sandrine Kott, Université de Genève, Christina Koulouri (Panteion University Athens), Kazmer Kovacs (Sapientia Hungarian University of Transylvania), Claudia Kraft (University of Vienna), Roman Krakovsky (University of Geneva), Todor Kuljic (University of Belgrade), Audrey Kichelewski (University of Strasbourg), Jörn Leonhard (University of Freiburg), Paweł Machcewicz (Polish Academy of Sciences Warsaw / Imre Kertesz Kolleg Jena), Ondřej Matějka (Institute for the Study of Totalitarian Regimes Prague), Benoît Majerus (University of Luxemburg), Caroline Morel (European Association of History Educators EUROCLIO), Javier Moreno Luzon (Complutense University of Madrid), Ekaterina Makhotina (University of Bonn), Diana Mishkova (Center for Advanced Study Sofia), Suleiman Mourad (Smith College, USA /IAS Nantes), Simone Neri Serneri, University of Florence, John Paul Newman, National University of Ireland, Maynooth, Akiyoshi Nishiyama (Kiurytsu University Tokyo), Mila Orlić, University of Rijeka, Ełżbieta Opiłowska (University of Wrocław), Jiři Pešek (Charles University of Prag), Stefano Petrungaro, University of Venice, Teresa Pinheiro (Technical University of Chemnitz), Juan Pro (Autonomous University of Madrid), Judith Rainhort (Univ. Paris-Sorbonne), Jessica Reinisch (Birkbeck University of London), Anna Reading (King’s College London), Ofelia Rey (University of Santiago de Compostella), Klaus Richter, University of Birmingham, Valérie Rosoux (Catholic University of Louvain), Henry Rousso (CNRS Paris), Krzysztof Ruchniewicz (Willy Brandt Centrum Wrocław), Luule Sakkeus (Estonian Institute for Population Studies, Tallinn University), Magdalena Saryusz-Wolska (German Historical Institute Warsaw), Martin Schulze Wessel (Ludwig-Maximilian University of Munich), Guri Schwarz, University of Genova, Irina Sherbakowa (Memorial International), Nenad Stefanov (Humboldt University of Berlin), Steven Stegers (EUROCLIO European Association of History Educators), Rok Stergar, University of Ljubljana, Bo Stråth (University of Helsinki), Lakshmi Subramaniam (Centre for Studies in Social Sciences, India / IAS Nantes), Philipp Ther (University of Vienna), Clément Thibaud, EHESS, John Tolan (University of Nantes), Robert Traba (Polish Academy of Sciences Warsaw), Balazs Trencsenyi (CEU Budapest), Laurence Van Ypersele (Catholic University of Louvain), Marta Verginella, University of Ljubljana, Jakob Vogel (Sciences Po Paris / Centre Marc Bloch in Berlin), Pierre-F. Weber (University of Szczecin), Jay Winter (Yale University), Sergei Zakharov (Higher School of Economics, Russia / IAS Nantes), Paul Zalewski (European University Viadrina Frankfurt-Oder), Robert Żurek („Krzyżowa“ Foundation for Mutual Understanding in Europe), Andrea Graziosi, University of Naples, Carlotta Ferrata degli Uberti, University College London.