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Si une certaine forme de libéralisme offre des avantages, la réalité est plus que jamais éloignée des modèles «idéaux». Il est plus que temps que les «élites» méritent leur position.

Economiste et enseignant (Université et Hautes Ecoles)

Corentin de Salle vient de publier une opinion dans «La Libre Belgique» intitulée «Pour un libéralisme chimiquement pur». Tout le monde a le droit de rêver, mais une telle accumulation de naïvetés en devient confondante. Non qu'une certaine forme de libéralisme ou de capitalisme n'offre des avantages. Mais parce que la réalité est plus que jamais éloignée des modèles «idéaux».

Il est évident que le libéralisme et le capitalisme offrent, dans certaines conditions, des avantages, les moindres n'étant pas l'innovation et la liberté d'entreprendre. Dans un modèle «idéal», l'ascenseur social fonctionne et permet une méritocratie. Mais tout indique qu'aujourd'hui une partie de la classe dirigeante fait tout - aux Etats-Unis certes mais aussi en Europe - pour s'écarter de ce modèle idéal. Donnons-en quelques exemples.

«The Economist» - hebdomadaire britannique qui pratique, lui, un libéralisme vrai (lutte contre la peine de mort, plaidoyer pour la liberté de circulation des personnes...) - relevait récemment qu'il était de plus en plus difficile pour des étudiants ne faisant pas partie de «l'élite» américaine d'accéder à Harvard pour faire ses études. Le mécanisme d'exclusion, dénoncé par «The Economist», est simple: priorité est le plus souvent donnée aux étudiants dont la famille est une généreuse donatrice de cette prestigieuse institution. Dans une autre logique et un autre contexte, une récente étude de l'Ires relevait, elle, que la démocratisation des études en Belgique non seulement marquait le pas mais qu'elle était probablement en recul. Le népotisme fleurit partout: en affaires comme en politique. Il ne s'agit pas de dénier des qualités personnelles à l'un ou l'autre rejeton. Mais il s'agit de comprendre qu'à cause de ce népotisme ambiant, des personnes plus qualifiées n'ont pas l'occasion de déployer leurs talents.

Contrairement à ce que certains essaient de faire croire, Enron n'est pas une exception, une brebis galeuse dans un troupeau qui paisse paisiblement dans les vertes contrées d'un marché où il y aurait de la place pour tous. Qui, aujourd'hui, oserait prétendre que les salaires de certains grands patrons répondent aux règles mêmes d'un libéralisme pur: transparence et lien entre les performances et les rémunérations. Les errements, qu'il a fallu du temps pour dénoncer, de l'ex-président de Belgacom et ex-dirigeant de Picanol montrent bien que l'exception n'est pas si exceptionnelle! Les règles du jeu d'un certain capitalisme à la mode sont tout autres: 1° le gouvernement est là pour consolider ma position (c'est par exemple le cas des fabricants de voitures qui font tout pour lutter contre la possibilité de vendre librement des pièces de rechange); 2° le gouvernement est là pour m'aider si cela tourne mal; 3° j'ai le droit d'augmenter ma rémunération même si les performances de mon entreprise reculent; 4° les efforts en cas de difficultés sont pour les autres (travailleurs, fournisseurs, etc.); 5° laissons les naïfs défendre le marché «idéal» (nous savons, nous, qu'il n'existe pas).

A côté d'un capitalisme prédateur, de nombreux indépendants ou dirigeants de PME essaient de survivre dans un monde où les grandes entreprises dictent, directement ou indirectement, leurs - dures - lois. La revue «Industrie», proche d'Agoria, relevait dans son édition d'octobre 2004 que Ford imposait à ses fournisseurs des conditions d'une rare brutalité commerciale, à la limite de la légalité. Il est tout aussi clair que les règles imposées à la production agroalimentaire ont été souvent inspirées par les grands groupes; elles rendent la vie plus dure pour des entrepreneurs tout aussi entreprenants mais qui ne font pas partie de ce monde là.

Enfin, penser qu'il «faut des minorités désireuses de consommer des produits de luxe qui, par la suite, pourront se démocratiser» est dépassé. Les contraintes d'un développement durable rendent impossible, et elle est de toute manière non désirable, la généralisation des comportements de certains nantis: SUV qui consomment 15 l aux 100 km, voyages en avion pour aller passer un jour dans un hôtel de grand luxe, etc.

D'une manière générale, il est temps pour les «élites» de mériter leur position. De dire ce qu'elles font et de faire ce qu'elles disent. Qu'elles jouent le jeu dans le cadre de règles démocratiquement décidées, qu'elles acceptent d'assumer leurs responsabilités, qu'elles s'appliquent à elles-mêmes ce qu'elles proposent à d'autres.

Illustration contraire: ceux - politiques, dirigeants patronaux et conseillers divers - qui parlent aujourd'hui d'allonger la durée de la carrière bénéficient souvent de règles très favorables en matière de pension. Enfin, que les élites acceptent que toutes les formes d'entrepreneuriat (petit et grand, marchand et non marchand) aient des chances égales de se développer.

© La Libre Belgique 2004