Une opinion de François Tefnin, psychologue et auteur (Est-ce que tu as la clé ?, éditions Murmure des soirs, 2018).

"En sortant de l’ascenseur, à droite, on se rend dans les chambres. Doubles pour la plupart. À gauche, on accède à une pièce commune dévolue à la salle à manger et au salon où trônent, corpulents, une douzaine de fauteuils. Des fenêtres de toit incrustées sur les pans obliques du plafond éclairent cet espace. Mais pour une vue directe sur l’extérieur, il faut renoncer. Seul le ciel est accessible au regard."

Le ciel, tu y as maintenant élu domicile. Comme tu es partie sans laisser d’adresse, je m’en remets à cette croyance en l’azur pour te géolocaliser. Un semblant de conviction qui s’arrime à ce que tu me disais quand, enfant, il s’agissait d’évoquer la disparition d’un proche. Après cinq années passées à vouloir rentrer chez toi, tu as pu enfin quitter cette maison de retraite où tu étais cloîtrée. À l’heure qu’il est, d’autres y ont pris ta place. Tout aussi reclus. Et même davantage encore depuis qu’un virus fourbe interdit à leur famille toute visite. J’imagine que ceux dont la conscience ne s’est pas déjà évaporée ailleurs auscultent leur captivité à perpétuité. Pourtant, leur expérience ne date pas d’aujourd’hui…

Neuf mois dans le ventre de notre mère, même si le gîte et le couvert sont fournis, cela ne nous offre quand même pas un espace sans borne. L’enfance et son apprentissage des interdits, si cela ne constitue pas uniquement une entreprise de clôture, cela y ressemble tout de même un peu. Que dire de l’adolescence, revendication par excellence à sortir au plus vite de cette traversée ? L’âge adulte et le choix d’un métier ne sont pas exempts d’une perspective de détention lorsque la répétition du geste confine à la routine et à l’ennui. Sans compter le chômage qui ne s’avère pas une situation plus libérée. La vie à deux recèle aussi son lot d’enfermement dès que la renégociation permanente du sous-entendu fondateur de la rencontre n’entrevoit pas d’issue satisfaisante pour chacune des parties. Quant au célibat, cette vie à deux avec soi-même, combien ne l’éprouvent pas comme un isolement ? Et c’est sans compter avec nos servitudes volontaires auxquelles nous adhérons à l’insu de notre plein gré : les réseaux sociaux quand ils deviennent insidieux et les addictions de tout acabit que, naïvement, nous croyons maîtriser.

Serions-nous donc nés confinés et condamnés à mourir de même ? Peut-être pas. Mais pour cela, il nous faut convoquer quelques ressources : le courage, ce "juste milieu entre la peur et l’audace", comme dit Aristote ; la lucidité, cet exercice à toujours reprendre pour empêcher de se méprendre sur le monde et surtout sur nous-mêmes ; l’empathie, cette disposition à une forme de connivence qui consiste à appliquer avec à-propos l’injonction "Restez chez vous" en nous abstenant d’accaparer la place de l’autre pour éviter que lui ne sache plus où se mettre.

Et puis, demeure la littérature : la lire et l’écrire. Car au bout de chaque mot, à l’horizon de chaque phrase, au terme de chaque texte peut naître un espace de liberté. Sans espérance outrancière, mais aussi sans résignation inéluctable. Juste ce qu’il faut pour ne pas nous croire tout puissants et juste ce qu’il faut pour échapper au confinement fatal. Pour ne pas accepter que seul le ciel soit accessible au regard

Titre original : "Confinement, quand tu nous tiens"