Une opinion de Bichara Khader, professeur émérite de l'UCLouvain, spécialiste du monde arabe et des relations euro-arabes.

Ce Plan de Donald Trump a pour objectif de liquider la question palestinienne et faire d’Israël la plus grande puissance militaire de la région. Le droit international est mis au placard… Que faut-il espérer de la part de l’UE et des Nations unies ?

Ouf, les dés sont jetés : le "Plan du siècle" est enfin révélé. En plein processus de destitution du Président Trump et 35 jours avant les 3e élections israéliennes depuis avril 2019. Le timing est parfait, la mise en scène réussie. La grande salle de la Maison-Blanche ressemble étrangement à une Knesset. Tous les architectes du "Plan du siècle" sont là : Jared Kushner (le gendre de Trump), David Friedmann, l’ambassadeur américain en Israël, et Jason Greenblatt, ancien envoyé spécial américain pour le conflit israélo-palestinien, tous, fervents sionistes, proches de la droite et extrême droite israélienne et amis de Benjamin Netanyahou. Et un parterre composé d’Israéliens, y compris des représentants des colons, et des amis d’Israël. Trois ambassadeurs arabes, des Émirats, de Bahreïn et d’Oman sont conviés à la fête. Car il s’agit bien d’une fête israélienne : il suffit de voir la mine réjouie de Netanyahou et les échanges d’amabilités entre "dear Bibi" et "dear Donald".

Grignoter le territoire palestinien

Et les Israéliens ont raison de se réjouir : le plan américain ressemble étrangement à une "2e déclaration Balfour". La première, de 1917, était britannique et disait que "le gouvernement de Sa Majesté voyait avec faveur la création d’un Foyer national juif en Palestine" : à l’époque, sur une population totale de la Palestine de plus de 600 000 personnes, les Juifs représentaient 6 %. Cette 2e déclaration, baptisée "le Plan du siècle", affirme le droit d’Israël de grignoter davantage de territoires palestiniens : souveraineté israélienne sur Jérusalem, la capitale unifiée et indivisible d’Israël, aval américain au rattachement à Israël, de toutes "les communautés juives" de Cisjordanie (on ne dit pas "colonies" dans le jargon américano-israélien) par un système de transport efficace (entendez par là : des routes de contournement, les by-pass roads), l’annexion de la vallée du Jourdain par Israël, pour des raisons de sécurité, et le contrôle militaire israélien sur tout le territoire entre le Jourdain et la Méditerranée.

Dans un mouchoir de poche

Évidemment, le Président américain, dans son "inégalable sagesse" (unmatched wisdom, dixit Trump) n’a pas oublié les Palestiniens : ce peuple "capable" mais qui a lapidé ses ressources dans un combat "futile". Eh bien, s’ils jouent le jeu du "réalisme", ils pourront avoir leur État indépendant, sur les quelques confettis territoriaux, déconnectés, qu’Israël veut bien leur laisser. Mais cet hypothétique État est conditionné par l’arrêt du terrorisme, l’incitation à la haine et la reconnaissance du caractère juif de l’État d’Israël. Sa superficie ne dépassera guère 30 % de la Cisjordanie : autant dire un mouchoir de poche. Il n’aura pas de frontières extérieures qui, elles, demeurent sous contrôle israélien, ce qui reste de la Cisjordanie sera relié à la Bande de Gaza par des tunnels, des routes cernées de grillages et peut-être un chemin de fer. Mais le Hamas doit être désarmé. Bien sûr, les Palestiniens peuvent avoir leur capitale dans "Eastern Jerusalem" - quelque part à Abu Dis entre Jérusalem et Bethléem et non pas dans "East Jérusalem" : la vieille ville annexée par Israël. Bien sûr, la liberté de culte sera garantie, oubliant que Jérusalem n’est pas seulement "des lieux Saints", mais le cœur palpitant de la Palestine et l’enjeu central du conflit. Quant aux réfugiés (6 millions), leur sort sera réglé "hors d’Israël". Les Palestiniens sont appelés à "ne pas dépendre de la charité internationale".

Le poisson et l’appât

C’est ici que Trump met l’appât au bout de l’hameçon : 50 milliards de dollars à répartir entre Palestiniens, Jordaniens, Libanais et peut-être même Égyptiens : cela doublera le PIB palestinien, créera un million d’emplois, réduira de moitié le taux de pauvreté. En somme, le poisson pour Israël et l’appât pour la Palestine. Pour les Israéliens la nourriture, pour les Palestiniens, l’appétit. C’est ce qu’on appelle la politique étrangère transactionnelle.

La duperie n’a pas échappé aux Palestiniens. Depuis son arrivée à la présidence en 2017, les Palestiniens subodorent le complot qui se trame : d’abord le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, rompant avec le consensus international, puis la suspension de l’aide américaine à l’Agence des nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), ensuite, la fermeture du bureau de l’Autorité palestinienne à Washington, et enfin la déclaration que les colonies israéliennes (israeli settlements) ne sont pas illégales. Donc, bien avant la publication de son "Plan du siècle", tous les dossiers importants de la négociation sont jetés à terre : Jérusalem, les colonies, les réfugiés et les territoires. Mais avec ce nouveau Plan américano-israélien, c’est la table même de négociation qui est renversée : le président Trump blâme les Palestiniens d’être occupés et salue le courage d’Israël d’emprunter le chemin de la paix. Comble du cynisme : il accuse l’Autorité palestinienne d’être corrompue, et cela devant un Premier ministre israélien, incriminé dans trois affaires de corruption.

Ce Plan légitime de l’occupation israélienne somme les Palestiniens de s’y soumettre et donne la priorité à la sécurité d’Israël sur toute autre considération. Quant au droit international, il est mis au placard : qui en a cure ? C’est la Bible qui fait office de droit prioritaire. La Palestine n’est pas nommée dans le discours de Netanyahou, qui a suivi celui de Trump : mais la Judée-Samarie. Netanyahou est le seul gagnant de cette mascarade, il peut se servir comme il veut (annexer Jérusalem, annexer le Golan, annexer les colonies, annexer la vallée du Jourdain), tout en se présentant comme un "homme de paix", il a réussi à faire diversion et obtenir un coup de pouce à la veille d’élections décisives, il a été la vedette de la cérémonie. Trump lui a lancé une bouée de sauvetage. N’est-il pas le "plus grand ami d’Israël" ?

La terreur américaine

On a bien compris : ce n’est pas un Plan de paix mais un projet concocté par le tandem Trump-Netanyahou pour liquider la question palestinienne et faire d’Israël la plus grande puissance militaire de la région. Quand on parcourt les 80 pages du Plan, tout y est sauf la justice pour le peuple palestinien. La formule "Paix contre territoires" est remplacée par la "Paix pour Israël contre dollars pour les Palestiniens". C’est, dit Trump, a win-win game.

On va guetter les réactions régionales et internationales à ce plan. L’UE est plongée dans l’embarras : peut-elle contrer les États-Unis ou se montrer proactive, insister sur les règles du droit, et faire montre de leadership et de cohérence ? Mon sentiment est qu’elle continuera à gloser sur le mantra de la solution des deux États, alors que celle-ci est déjà enterrée. Il ne faut rien espérer des Nations unies : le veto américain sera là comme un couperet. Dans les pays arabes, la Palestine ne fait plus recette. Les régimes ne peuvent plus l’instrumentaliser pour se donner une légitimité politique. Elle n’est plus une garantie de leur survie. La Ligue arabe se réunira en session extraordinaire et on rappellera les droits des Palestiniens à un État avec Jérusalem comme capitale. Puis, ouvertement ou en catimini, certains États arabes diront à Trump tout le bien qu’ils pensent de son sage leadership, tandis que d’autres se limiteront à une phraséologie convenue, visant à calmer la colère de leurs peuples sans encourir l’ire de l’Amérique.

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.