Une carte blanche de Bruno Humbeeck, psycho-pédagogue (UMons), Vincent Laborderie, politologue (UCLouvain), Vincent Lorant, sociologue de la santé (UCLouvain), Sandrine Roginski, sociologue de la communication (UCLouvain), Olivier Servais, anthropologue (UCLouvain, IAD).

Il apparait clairement que nous sommes aujourd’hui à un tournant dans la crise que nous traversons depuis plus d’un an. Celui-ci a probablement débuté lors de cette première semaine de 3ème confinement qui a vu successivement des trains bondés en direction de la Côte belge, un arrêt de justice déclarant les mesures de confinement illégales, et les scènes d’émeutes au Bois de la Cambre. Concernant ces dernières, le plus étonnant n’est pas qu’elles surviennent, mais plutôt que l’on s’en étonne. En effet, la fausse « Boum » n’est qu’une suite logique des rassemblements spontanés de jeunes qui ont lieu périodiquement depuis plus d’un mois, non seulement à Bruxelles, mais aussi à Liège, Louvain, Louvain-la-Neuve, ou Gand. Il y a fort à parier que ce genre d’événements surviendra de nouveau. Il nous semble que le point crucial réside dans une erreur de perception des comportements sociaux de la part des concepteurs des mesures Covid.

Celle-ci procède d’une conception simple : afin de réduire la diffusion de l’épidémie, il faut réduire les contacts sociaux. À cette fin, on interdit ou on limite certaines activités et on ferme certains lieux. Ces ouvertures et fermetures doivent être régulées en fonction de l’évolution de l’épidémie afin de maintenir celle-ci sous contrôle. C’est l’image, abondamment utilisée, des robinets que l’on ferme ou que l’on ouvre. Une première critique pourrait porter sur l’évaluation de l’effet de fermeture d’un robinet ou d’un autre. Ainsi, cela a-t-il un réel effet d’interdire le sport en extérieur pour de jeunes adultes, ou l’accès à des salles de spectacles parfaitement ventilées ?

Une vision simpliste de l'humain

Mais notre principale critique ne porte pas sur cette absence, pourtant cruciale, de justification. Il s’agit plutôt de souligner que cette conception d’une société de robinets sociaux que l’on peut ouvrir ou fermer à loisir méconnaît de manière fondamentale les comportements individuels et collectifs. Elle relève d’une vision statique et simpliste de l’humain alors que les comportements sont dynamiques, stratégiques, et s’adaptent aux circonstances. Ainsi, des activités de substitutions ou de contournements rusés vont inévitablement se développer en remplacement des activités interdites. Fermer un robinet mais laisser, en amont, s’accumuler une eau qui ne demande qu’à s’écouler constitue manifestement une stratégie dangereuse dés lors que l’on sait le bassin de rétention abimé par de nombreuses fissures.

C’est ainsi, par exemple, que la fermeture des restaurants a inévitablement entraîné une multiplication des dîners entre amis à domicile. Dans un premier temps, cette activité de substitution est restée limitée puisque beaucoup, dans un monde sidéré par l’irruption d’une pandémie, et tétanisé par l’accumulation de règles contraignantes qui prétendaient s’y opposer en le figeant, se montraient réticents à l’idée d’adopter un comportement illégal. Cet effet de soumission passive liée à la tétanie que provoque l’effroi et à la sidération que suppose l’irruption d’un phénomène inédit était somme toute prévisible. On sait que, face à un traumatisme, l’être humain tend, dés lors qu’il s’est découvert une position antalgique, à l’adopter durablement en ne bougeant plus.

Quand les robinets se mettent à fuiter

Mais, cette posture ne dure évidemment qu’un temps. Et bien vite, le maintien de la position antalgique se met à provoquer un engourdissement inconfortable qui, par sa parenté avec la mort, convoque alors l’idée impérieuse qu’il faut sortir lentement ou brutalement du « non-mouvement ». C’est comme cela que, le temps passant, de plus en plus de personnes se sont mises à jouer avec les règles, un peu, beaucoup, passionnément ou à la folie... Et c’est comme cela aussi que ceux qui avaient pris le parti de continuer à ne pas du tout jouer avec les règles en les respectant scrupuleusement se sont sentis pour leur part cloitrés dans une société, certes encore un peu figée, mais qui, en douce, en catimini ou à bas-bruit, se remettait en mouvement. À un moment, tout le monde – à part peut-être les décideurs – s’est rendu compte que les robinets fuitaient. Et ceux-là même qui participaient à les maintenir solidement fermés se sont sentis marginalisés en éprouvant l’impression d’avoir été dupés. Quel sens cela a-t-il de respecter les règles si l’on est le seul à le faire ?

C’est ce même phénomène qui explique l’affluence à la mer constatée la première semaine sans école, et qui, soyons-en assurés, ne manquera pas de se reproduire dès que la météo sera favorable. Et ce sera aussi la même forme de déplacement d’une eau qui ne demande qu’à s’écouler que l’on constatera pour les vacances, quel que soit alors le robinet que l’on s’acharnera à fermer. Gageons que si les vacances que l’on envisageait à l’étranger sont interdites ou découragées par des quarantaines surveillées, le besoin de pause, de dépaysement et de voyage n’aura, quant à lui, pas magiquement disparu. Faute de pouvoir quitter la Belgique, on se concentrera alors sur les quelques endroits touristiques accessibles, à savoir la Côte et les Ardennes. Pour l’un des pays les plus densément peuplés d’Europe et qui ne dispose que de 66 km de littoral, cette situation pose inévitablement problème si l’on tient à ce que les distances sociales soient respectées.

Ne pas l’anticiper en continuant à ne jouer que sur le degré des fermetures du robinet sans se préoccuper de l’accumulation d’eau et des innombrables fuites du bassin chargé de la retenir relève d’une forme de naïveté confondante, d’un aveuglement préoccupant ou d’un défaut de prévoyance. Ce même raisonnement aurait par ailleurs déjà du être appliqué aux rassemblements spontanés constatés dans des parcs en plusieurs endroits. Les cafés sont fermés, les écoles aussi et les activités sportives ou sociales sont limitées, lorsqu’elles ne sont pas interdites. Que reste-t-il donc aux jeunes en manque de contact et de sortie sinon se retrouver dans des parcs ? L’alternative consiste à se voir en intérieur en se cachant, ce qui est bien plus problématique en termes de contaminations.

Les mesures actuelles n’avaient jamais été pensées pour s’appliquer sur une période aussi longue

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les activités que l’on interdit n’existent pas par elles-mêmes et pour elles-mêmes. Elles proviennent d’un entrelacs de besoins, de désirs, d’envies et de souhaits qui sont partagés par des individus qui sont en relation et qui ont besoin de ces relations. Ceux-ci n’ont rien de superficiel mais se révèlent au contraire profondément ancrés dans notre nature instinctive d’être vivant, pensant et soucieux de vivre en société : sortir, voyager, rencontrer d’autres personnes.

Ces besoins ne disparaissent pas avec l’activité qui les satisfait. On peut faire l’impasse quelques mois ou quelques semaines sur les désirs qui les concrétisent, les envies par lesquelles ils se manifestent ou les souhaits qui en font des matières à penser, mais on ne peut les maintenir éternellement sous l’éteignoir comme ce fut le cas lors du premier confinement. Comprimer à long terme ces besoins humains ne peut en définitive qu’entraîner une souffrance à laquelle, in fine, la désobéissance apparaitra pour beaucoup comme l’unique façon de répondre. C’est sans doute la vague conscience de tout cela qui explique que les mesures restrictives (reprises sous le terme générique de confinement) n’avaient jamais été pensées pour s’appliquer sur une période aussi longue.

Il est somme toute compréhensible de voir les jeunes monter les premiers au créneau. Ce sont effectivement généralement eux qui, parce qu’ils sont à un âge clé où l’identité se nourrit plus que jamais d’actions et d’interaction, signent les premières manifestations d’une société qui, trop longtemps engourdie, doit impérativement se remettre en mouvement pour se sentir revivre. Ce n’est pas là le signe de l’irresponsabilité de la jeune génération mais l’indice précurseur du mouvement plus global de tout un monde social dont le tonus vital, autoritairement éteint, cherche, par tous les moyens et partout où il le peut, à se manifester.

Adoptons une vision dynamique des comportements sociaux

Ceux qui s’imaginaient qu’il suffisait pour gagner la partie contre une pandémie solidement installée de jouer avec des robinets en sont maintenant pour leurs frais. La vision épidémiologique individualisante et simpliste à travers laquelle ils réduisent des problématiques humaines à des curseurs manipulables à l’envi doit, de toute urgence, être revue. L’être humain est plus complexe que ne le laisse imaginer la mécanique des fluides. Si l’on veut combattre efficacement l’épidémie de Covid-19, il est donc fondamental d’adopter une vision dynamique des comportements sociaux, en intégrant le fait que l’interdiction d’une activité peut en engendrer une autre, potentiellement plus problématique en termes de contaminations. Pour cela, il faut évidemment conserver à l’esprit que les besoins sociaux doivent être satisfaits d’une manière ou d’une autre, il convient alors de canaliser cette satisfaction vers les activités les moins contaminantes. Pour toute interdiction ou restriction, il faut se demander quelles activités de substitutions, moins risquées, pourraient être privilégiées et dans quelles conditions elles pourraient être réalisées, en tenant le mieux possible compte de tous les gestes protecteurs qui doivent être respectées dans une société exposée à un virus.

Les implications concrètes de ce raisonnement sont multiples. Il ne nous appartient pas de les détailler ici. Mais l’on mentionnera simplement que privilégier les activités en extérieur représente la meilleure manière de concilier besoin d’activité et de liens sociaux et sécurité sanitaire.

On ne peut plus attendre pour rouvrir au compte goûte des robinets qui n’existent pas. Cela nécessite du courage et un changement de paradigme. Bref, il faut sortir idéologiquement et pratiquement de l’idée que, plus on interdit, plus on empêche la propagation du virus. Dans une telle perspective, il apparait plus que temps de faire appel à cette « audace prudente » qu’Aristote sollicitait déjà lorsqu’il était question, juste après une tempête, par temps incertain, de remettre les navires à flots parce que, même s’il est vrai que les bateaux sont plus en sécurité au port, ils n’ont pas été conçus pour cela...