Dans "Tu réussiras mieux que moi", son dernier ouvrage paru, Marcel Rufo, pédopsychiatre français de renom et professeur émérite à l’université d’Aix-en-Provence, se penche sur l’école et les difficultés d’apprentissage.

"Dès la naissance, les enfants reçoivent le mandat de faire mieux que leurs parents, et cela, quel que soit le milieu socioprofessionnel et économique où ils évoluent", écrivez-vous…

Je crois que tous les parents comprennent que l’école est l’avenir de leur enfant. Surtout ceux qui n’ont pas fait d’études ou sont en situation difficile. Le drame, c’est qu’ils ont ce rêve sans en avoir les codes d’accès. Ainsi, on s’aperçoit qu’en France, plus qu’en Belgique, on reproduit les mêmes familles. Il y a de moins en moins d’ouverture vers les gens modestes à la scolarité de haut niveau. La France est coupée en deux, avec une école de l’excellence et une école qui échoue.

Il est difficile pour un parent d’entendre que son enfant a des troubles de l’apprentissage. Que faire dans ce cas ?

On projette toujours sur notre enfant les études qu’on aurait voulu faire. Donc, l’enfant a intérêt à être performant. Il y a une double blessure chez les parents dont l’enfant a des troubles de l’apprentissage : en ce qu’est l’enfant et en ce qu’on espérait. Et cet espoir blessé aggrave la réalité. Alors, on dénie. Le problème pour les psys est de ne pas attaquer les parents sur cette réserve d’espérance et de comprendre que leur message doit être une défense par rapport à cet enfant qui ne sera pas comme les autres dans sa scolarité.

Face aux difficultés d’apprentissage, vous plaidez pour des équipes pluridisciplinaires…

En France, et ce doit être pareil en Belgique, une consultation sur deux chez le pédopsychiatre concerne les troubles de la scolarité. Les pédopsychiatres sont-ils les plus aptes face à ces problèmes ? Est-on pédagogue ? Cognitiviste ? Pas tous. Un pédopsychiatre seul ne peut rien. Il lui faut l’avis de l’enseignant, de la psychologue, du logopède, du psychomotricien. Ce travail en alliance est fondamental. Mais c’est un problème tellement aigu et affectif que c’est difficile. Quand le pédopsy délègue à une logopède, les parents ne l’acceptent pas, et vont voir un autre pédopsy. Ils voudraient que les difficultés d’apprentissage soient traitées avec un médicament - on le voit avec le succès de la ritaline, dont je ne discute pas les effets, mais je m’interroge : n’est-elle pas trop souvent prescrite ?

"Il est plus facile d’échouer que de réussir", écrivez-vous. En quoi ?

Parce que de l’échec, on peut faire son miel. L’enfant qui échoue comprend que, s’il ne peut réussir, il va être désaimé par ses parents, et donc être attractif sur un plan négatif. Ce qui compte, c’est de créer de l’émotion. C’est dangereux, parce que cela peut conduire à une addiction à l’échec. Je ne suis pas content d’échouer, mais cela devient ma façon d’être au monde. Ce qui est redoutable.

On entend souvent dire que les parents ont démissionné, s’investissant moins dans la scolarité de leur enfant. Est-ce votre sentiment ?

Ce qui s’est cassé, c’est la notion de délégation d’autorité des familles vis-à-vis des enseignants. Les parents veulent que les enseignants soient parfaits, plus qu’eux-mêmes en tant que parents. Il faut que l’enseignant réalise tout. Du côté des parents, l’attente est forte. Or, le métier d’enseignant s’est un peu délité, pour trois raisons : en France, ils sont les plus mal payés d’Europe; dans l’imagerie de la société, quand un ado annonce qu’il veut être enseignant, ses parents haussent les épaules; enfin, il y a des raidissements côté parents et côté enseignants, les positions des uns et des autres se sont radicalisées.

Les adultes ne se mettent-ils pas assez à la hauteur des enfants ?

Les parents ont fait tellement de progrès qu’ils veulent que la vie de leurs enfants soit un long fleuve tranquille. Or, ce n’est pas ça, la vie. La vie, c’est les difficultés, les échecs. On s’enrichit tout autant des difficultés que de la facilité, mais aucun parent n’accepte ce discours.

Quel est, selon vous, le secret de la réussite de l’Europe du Nord, dont l’enseignement est souvent vanté ?

En France, les meilleurs profs sont destinés aux meilleurs élèves, par exemple dans les cours préparatoires aux grandes écoles. Alors qu’en Finlande, les gens les plus formés sont dans les classes maternelles. Puis il y a le nombre : pour les enfants de moins de trois ans, il y a deux personnes parfaitement formées pour quatre enfants.

L’image et l’estime de soi sont le fil rouge de votre ouvrage. C’est ce qui compte le plus ?

Lors d’un récent exposé, j’ai interrogé la salle : y en a-t-il parmi vous qui n’ont jamais été félicités par les enseignants ? Et des mains se sont levées. Il y a là une vraie clé d’interrelation avec les parents, les enseignants, les animateurs, les coaches. De temps en temps, il faut féliciter l’enfant, sur un petit quelque chose qu’il réussit. Ce sera contagieux pour le reste. Certains regardent seulement les notes en maths et en français, sans s’intéresser aux arts plastiques ou à la gym. Si l’enfant est excellent en gym, cela compte. Le fait de les colorer par la réussite peut donner de belles évolutions.

Pr Marcel Rufo, "Tu réussiras mieux que moi", Anne Carrière, 182 pp., env. 17 €