Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, professeur em. à la faculté de médecine de UClouvain


Vendredi 23 avril, 20h15. Parc de la Source, Louvain-la- Neuve Depuis les fenêtres de notre appartement, je vois plus de 300 jeunes qui y discutent joyeusement en groupes plus ou moins grands, à des années-lumière du respect des règles sanitaires. Bière et alcool coulent en abondance et de nombreux déchets jonchent déjà le sol. Deux voitures de police sont déjà passées, lentement, sans s’arrêter, sans doute pas pour fuir le caillassage, mais plutôt par sagesse : que peuvent deux gardiens de la paix contre une fourmilière prête à s’égailler, sinon se couvrir de ridicule !

Curieusement, ces jeunes ont laissé totalement vide le vaste centre de la pelouse, Depuis une quarantaine de minutes, un garçon de leur âge, des écouteurs aux oreilles, y court tout seul, sans relâche, traçant inlassablement le même grand cercle, Il court, bondit, gesticule en caricaturant une danse ; il tourne et tourne, sans le moindre contact avec ses voisins successifs qui lui tournent le dos.

"J'ai pris le train pour être ici près des autres"

Le médecin que je suis se préoccupe de plus en plus de cette interminable ronde folle, n’excluant pas un désordre mental. Je me décide donc à aller vers lui ; je traverse la pelouse d’un pas tranquille ; je suis tout près…il s’arrête, un peu inquiet…je lui souris et nous nous présentons : "Jean-Yves, Loïc". Et il se met à communiquer gentiment avec moi. Comme je le prévoyais, rien ne correspond chez lui aux critères standards de la normalité : quelques signes physiques et cognitifs d’un léger retard mental, quelques traits autistiques aussi et l’habitus global d’un ado de 14 ans !

Il m’explique qu’il vit chez ses parents, qu’il a pris le train pour venir ici « près des autres ». Il se dit heureux de danser seul "Je suis dans ma bulle , je sais que personne ne me parle... c’est comme ça". J’essaie qu’il me donne le numéro de téléphone de ses parents, pour vérifier que tout est OK, mais il refuse de le faire. Nous parlons encore un peu, je lui explique ma motivation à l’avoir contacté (médecin préoccupé). Il me dit "Oui, les autres me trouvent bizarre". Mais je suis vraiment rassuré par ce bout de communication, je le lui dis, j’ajoute que je souhaite qu’il continue à s’amuser comme il le faisait et je prends congé. Rentré chez moi, mon épouse m’apprend qu’il s’est tout de suite éclipsé, seul. Hélas, je lui ai probablement fait peur et j’’en suis bien triste .

Je suis sidéré par l’indifférence massive de cette foule

L’indifférence ? Je reste sidéré par l’indifférence massive de cette foule, occupée à goûter les plaisirs des retrouvailles et de l’alcool Personne ne le regardait, personne ne s’est dérangé pour lui parler, essayer de comprendre ce qui se passait et s’il existait un risque social,

J’entends déjà des voix protester : "Ils avaient peur; ils n’ont pas voulu le provoquer". La peur de l’étranger et de l’étrange ! Oui peut-être l’un ou l’autre craignait-il cette sorte de chaman dansant ...mais le groupe aurait pu déléguer ses plus braves pour aller aux nouvelles !

Ou encore : « Ce n’est pas de l’indifférence, c’est une magnifique tolérance, voire une réelle acceptation spontanée de l’autre tel qu’il est… Nous sommes en 2021 et chacun se donne le droit d’être lui-même ! Notre société est faite d’individualités qui s’affirment!». L’argument me paraît néanmoins bien peu convaincant. Sur le plan éthique, ne sommes-nous pas invités à accepter les choix de vie de chacun, certes, mais pour peu qu’ils ne mettent pas significativement en danger la vie d’autrui ou de la personne elle-même? Auquel cas, il y a devoir d’assistance.

Et ici, l’étrangeté prolongée du comportement de Loïc invitait à faire cette vérification du risque, même approximativement, pas par d’hypothétiques professionnels, mais par ses frères et sœurs de la communauté.

Mais non, leur indifférence à celui qui n’avait pas les codes du groupe a été aussi massive ce soir-là que leur indifférence aux règles sanitaires ( au cocotier, les papy et les mamy !), leur indifférence écologique (merci, soit dit en passant, à l’unique jeune fille qui a fait du ramassage de déchets une vingtaine de minutes vers 22heures). Indifférence sociale aussi : tant pis pour ceux qui allaient se casser le dos le lendemain matin pour ramasser papiers gras, canettes et autres débris de bouteilles de vodka.

Acceptation de la différence ? Je n’ai aucun remords quant à mon comportement. En contactant Loïc , j’ai seulement voulu vérifier la question de sa lucidité et du danger. Ma rencontre m’a vite convaincu que son comportement relevait d’un projet non dangereux et élaboré librement. « Danser, tourner autour des autres, dans ma bulle, sans que personne ne me parle ». Dans l’immédiateté de cette soirée, ce projet personnel, tout imparfait qu’il soit, m’a semblé pouvoir être reconnu et encouragé. Ce que j’ai fait explicitement, avant de partir.

Hélas Loïc a vite disparu, effrayé sans doute par mon statut de vieux monsieur, médecin de surcroît, susceptible d’exercer un pouvoir au-delà de ses mots : peut-être de mauvais souvenirs pour lui ! Je suis donc triste, je l’ai déjà dit et j’ai même

l’espoir de le retrouver, à partir de ce texte et de lui offrir des chocolats pour m’excuser de lui avoir fait peur (Loïc est bien sûr un prénom
d’emprunt) .Mais je ne me sens pas coupable et, si c’était à refaire, j’aurais la même sollicitude.

Tout est-il dit de la sorte ? Pas encore tout à fait ! La manière de se comporter de Loïc me semble être de l’ordre du compromis, acceptable personnellement, pour se donner une certaine joie de vivre dans un moment de fête collective. C’est déjà ça ! Néanmoins, il m’a parlé très vite de sa bulle, de sa solitude, des autres qui le trouvaient bizarre. J’espère donc que les responsables de son accompagnement quotidien, parents et autres professionnels, ont suffisamment de créativité pour accepter à la fois bien des dimensions originales de Loïc , mais aussi améliorer sa sociabilité et son insertion sociale.

"Ne regardez pas le renard qui passe", gauchement mais ensemble


Samedi 1er mai, 10h. Parce de la Source, Louvain-La-Neuve. De la fenêtre de notre appartement, nous voyons, sur la pelouse centrale, un groupe d’une quinzaine de jeunes adultes, certains en uniforme scout et d’autres pas. Ils sont sagement assis et, curieusement, ils jouent au jeu bien connu du mouchoir (" Ne regardez pas le renard qui passe… ").

Deux d’entre eux courent autour du cercle, assez gauchement, en se donnant la main. Et leur poursuivant trottine derrière, faisant tout ce qu’il peut...pour ne pas les attraper. En regardant mieux, nous voyons alors qu’une partie du groupe est constituée par des adultes, plutôt jeunes, présentant un handicap mental.
Ils reviennent déjeuner à midi sur une des tables du parc, et je souhaite les rencontrer :je traverse la pelouse d’un pas tranquille...je suis tout près...je demande à parler à la cheffe ou au chef, car je désire tout simplement les féliciter pour leur réelle acceptation de la différence sociale. Nous nous écartons d’un mètre ou deux et dix paires d’yeux nous fixent intensément, un peu anxieux, me rappelant le regard de Loïc la semaine passée. C’est en croisant tous ces regards que j’ai compris qu’ils étaient vraiment intégrés : ce qui arrivait au groupe, c’était leur affaire à tous, ils étaient concernés, personne n’était dans sa bulle. Reste à ajouter qu’ils m’ont dit des jeunes de la 11eme unité scoute de Jambes-Montagne (si j’ai bien compris) cinq cheffes et chefs étudiants et sept personnes handicapées. Et cerise sur le gâteau dans cette ambiance de respect de l’autre, les chefs ont demandé à voir la photo prise un peu plutôt et que je souhaitais diffuser, pour vérifier qu’elle respectait bien la vie privée chacun .

Fin de l’histoire. La semaine passée, j’ai dénoncé , sans le regretter, l’indifférence d’une foule de jeunes. S’ils sont capables du pire, parfois, les jeunes sont aussi capables du meilleur, et je voulais en témoigner...