Une opinion de Henri Goldman, rédacteur en chef de la revue "Politique"(1).

Dans le fond comme dans la forme, elle a mal vieilli, cette culture de la protestation sociale avec ses manifestations viriles, ses poings levés et sa rhétorique consumériste du pouvoir d’achat… Mais comment dépasser le fourre-tout de "il y a des alternatives" ?

Vingt mille selon les organisateurs, dix-sept mille selon la police. Si on y ajoute le temps pourri qui ne poussait pas à sortir de chez soi, pas de doute : la "Grande Parade" qui traversa les rues de Bruxelles le dimanche 29 mars à l’appel des mouvements "Hart boven Hard" (HBH) et "Tout autre chose" (TAC) fut un succès éclatant.

Un succès de prime abord incompréhensible : TAC n’a pas quatre mois d’existence, HBH à peine trois de plus. Ce fut pourtant suffisant pour que la sauce prenne. Comme si cette initiative répondait à un besoin diffus qui ne trouvait pas à s’exprimer. Du coup, la plupart des commentateurs, qui n’avaient rien vu venir, se perdirent en conjectures : qui tire les ficelles ? quel est l’agenda ? Les questions fusèrent : êtes-vous de gauche ? comptez-vous vous présenter aux élections ? Pas simple de saisir cette curieuse alchimie à l’aune des critères traditionnels.

On connaît désormais la genèse des deux mouvements. Si HBH a démarré avec quelques mois d’avance, c’est sans doute parce qu’existe en Flandre une société civile plus turbulente et plus indépendante des "piliers" (socialiste et social-chrétien) dont l’influence est en nette régression. Mais aussi parce qu’une des premières mesures du nouveau gouvernement flamand sous hégémonie N-VA fut de couper dans les budgets culturels. Ainsi, les politiques d’austérité, contre lesquelles s’élèvent traditionnellement les organisations syndicales, frappaient directement un autre secteur de la population, les artistes, dont la fonction ne se réduit pas à la défense du pouvoir d’achat des ménages. Du côté francophone, il a fallu attendre la formation du gouvernement fédéral pour que la réaction s’organise.

Il y eut des hésitations. Fallait-il réserver ses flèches au fédéral en évitant d’égratigner les nouveaux gouvernements régionaux et communautaires formés par des partis - PS, CDH - qui avaient participé au gouvernement précédent ? Fallait-il s’arc-bouter sur un "front wallon", au motif que la Wallonie serait spécialement mal servie par un gouvernement fédéral dominé par la droite flamande ? Ces questions furent rapidement tranchées. La responsabilité du gouvernement précédent dans l’ouverture de la "chasse aux chômeurs" fut pointée. Et, surtout, l’unité avec HBH fut affirmée jusque dans le détail de la communication. Pas question d’alimenter les diversions communautaires et de donner des arguments aux nationalistes-libéraux de la N-VA. La lutte contre l’austérité est, au minimum, européenne. Son pire poison est la concurrence des territoires, où chaque Etat, voire chaque région, cherche à diminuer ses coûts de production au nom de la compétitivité… tandis que le voisin fait exactement la même chose, alimentant une spirale sans fin.

Ce discours "anti-austérité" n’est pas neuf. Etayé par de nombreux experts au-dessus de tout soupçon, il est aussi tenu peu ou prou par les organisations syndicales. En bonne logique, il devrait rallier une majorité de la population, confrontée à la fois à l’inefficacité de cette nouvelle doxa européenne et à la hausse vertigineuse des inégalités sociales au seul profit des détenteurs de capitaux. Et pourtant, il ne passe pas dans la population. Dans tous les pays européens (à l’exception de la Grèce et de l’Espagne), les élections confirment le recul de la gauche politique au profit à la fois de la droite libérale et d’un populisme à relents racistes qui capte un vote populaire en déshérence. Mais le principal vainqueur des derniers scrutins, c’est l’abstention. Manifestement, l’offre politique ne rencontre pas les aspirations populaires, qui se cherchent de nouvelles formes d’expression.

Cette désaffection n’épargne pas les organisations syndicales. Elles ont réussi leurs mobilisations en décembre et sauvé pour un temps la concertation sociale que les ultralibéraux veulent démanteler. Mais un rapport de force social dégradé diminue leur puissance de feu. Même si le salariat n’a jamais été aussi étendu au sein de la population laborieuse, il est miné de l’intérieur par la multiplication des statuts et par le démantèlement des anciens bastions syndicaux victimes des restructurations et d’un processus de "filialisation" qui dissout les solidarités organiques. Certaines initiatives syndicales perçues comme corporatistes ne rencontrent pas l’adhésion collective. Tant à la FGTB qu’à la CSC, on est désormais conscient de la nécessité vitale d’un "front social" élargi de résistance à l’austérité. Pas facile. Il ne suffira pas d’additionner quelques bureaucraties associatives et de juxtaposer des programmes revendicatifs sectoriels. Il faut réinventer "tout autre chose". Avec HBH et TAC, nous y sommes.

"Tout autre chose", en effet. Dans le fond comme dans la forme. Une certaine culture de la protestation sociale a vieilli. Les manifestations viriles, le vocabulaire guerrier, les poings levés, la pauvreté sémantique (drapeaux, calicots, casquettes…), la sous-représentation des femmes, des jeunes et des personnes d’origine étrangère dans les figures mises en avant ne dessinent pas une alternative désirable. L’affirmation d’une identité "de gauche" de plus en plus creuse ne rallie pas une jeunesse qui ne se fie plus aux étiquettes. La rhétorique du pouvoir d’achat, qui alimente un imaginaire consumériste, ne rejoint pas les exigences d’un modèle économique alternatif et d’une prospérité sans croissance basée sur le partage de biens communs et le développement d’une économie horizontale échappant à la fois au marché et à l’Etat. Enfin, la gauche traditionnelle, qu’elle soit politique ou sociale, n’accorde pas assez d’importance aux "luttes de reconnaissance" des femmes et des minorités ethnoculturelles, d’où leur faible présence dans le débat public.

"Hard boven Hard" et "Tout autre chose" auront-ils un avenir ou ne sont-ils que feu de paille ? Réussiront-ils à s’enraciner sur le terrain ? Après la "Grande Parade", arriveront-ils à dépasser l’affirmation fourre-tout que "il y a des alternatives" pour proposer des contenus dans l’esprit de leurs balises fondatrices qui brassent large ? Seule certitude : pour ceux et celles qui croient encore qu’"un autre monde est possible", changer le logiciel de l’alternative est indispensable. Comme en Grèce, avec Syriza, ou en Espagne, avec Podemos. Mais "à la belge"…

L’édition mars-avril 2015 de la revue "Politique" présente un dossier spécial sur les "Mouvements sociaux : un modèle belge ?" posant la question du militantisme. Avec notamment "Les acteurs des temps présents et la convergence des luttes" (Fanny Theunissen), "De la régularisation par le travail à la biolégitimité" (Youri Lou Vertongen), "Le mouvement LBGT en Flandre" (Bart Eeckhout), "Se mobiliser dans le dédale institutionnel belge" (Petra Meier), "Un militantisme d’Etat" (Henri Goldman), "Droit à l’avortement, le fruit d’une mobilisation à entretenir" (Bérangère Marques-Pereira) et aussi sur le mouvement étudiant, la négociation chez les syndicats, l’alimentation locale, la recherche du compromis… 

(1) Infos au 02.538.69.96 ou http://politique.eu.org