Une carte blanche de Pascal Warnier, économiste.

Les années 1980 ont été le théâtre d’une dérégulation des marchés encouragée par les politiques ultralibérales de Margaret Thatcher en Angleterre et de Ronald Reagan aux États-Unis. La globalisation des échanges explose alors, notamment par le fait de groupes commerciaux de taille colossale : les multinationales. Au nombre de 60 000 à travers le monde et contrôlant plus de 500 000 filiales (Forbes magazine), elles représentent aujourd’hui près de 60 % des échanges commerciaux en proposant des produits et des services hyperstandardisés tirant leur rentabilité de volumes de ventes astronomiques qui inondent littéralement les marchés de tous les continents. Leurs ventes sont dopées par la publicité et surtout par une politique de prix extrêmement agressive. L’économie numérique va, au tournant du millénaire, amplifier cette tendance et la forte croissance du transport aérien et maritime stimulera encore cette évolution. Le trafic maritime conteneurisé atteignait 1,3 milliard de tonnes en 2004. Il s’élève à présent à 20 milliards de tonnes. Le fret aérien, quant à lui, passait sur la même période de 27 milliards de tonnes-kilomètres transportées à 231 milliards (Banque mondiale). Le tissu économique des petites entreprises et commerçants locaux en sera profondément fragilisé. Cette croissance exponentielle va pourtant être brusquement interrompue en ce mois de mars 2020. La pandémie a enrayé cette machine devenue infernale qui donnait l’effrayante impression de n’être plus sous contrôle et, surtout, cela s’est révélé désormais profondément écocide.

Au nom de la vitalité du pays

Les habitants de notre pays, dans un réflexe d’autoprotection, se sont repliés sur leur quartier et sur leur village. Ils ont été nombreux à se rendre à nouveau dans leur magasin de quartier et chez les producteurs locaux, à la ferme aussi, délaissant ainsi la grande distribution. Ils ont redécouvert les vertus de la proximité. Réflexe de survie, assurément ! On se rend au plus proche, au plus connu, au moins fréquenté, mais pas seulement. Une fois le nœud du confinement desserré, certaines habitudes prises durant cette période se sont pérennisées car on a pris conscience qu’acheter localement et en circuits courts, cela participe aussi à la vitalité et à l’indépendance économique de sa région et de son pays et qu’une telle attitude a souvent un coût environnemental bien moins élevé que d’acheter des produits venus du bout du monde dont on ne sait bien souvent pas dans quelles conditions ils sont récoltés ou fabriqués. Mais malheureusement, malgré une forte augmentation, cette consommation locale reste marginale.

Des actes plus lucides

Faut-il alors que nous accordions aujourd’hui - État, entreprises et consommateurs - une plus grande importance à nos décisions de financement, de production et de consommation pour en faire des actes économiques plus lucides et plus responsables ? La période que nous venons de traverser et qui est loin de se clôturer démontre que, oui, nous avons tous un rôle à jouer pour promouvoir un modèle économique durable et équitable, c’est-à-dire tenant compte des impacts humains, sociaux, environnementaux et désormais sanitaires qu’il engendre. Un modèle plus proche, plus transparent et dont on peut maîtriser démocratiquement les rouages.

Il fut une époque, pas si lointaine d’ailleurs, où évoquer un repli sur soi était une insulte au libre-échange. Ce tout petit grain de sable venu se coincer dans les interstices de notre tour de Babel contemporaine nous rappelle à la raison et nous enjoint à plus de modération, de protection de notre milieu de vie et de solidarité. Juste avant la crise, seuls 4 % des multinationales dans le monde s’étaient déjà engagées dans des actions concrètes et d’ampleur visant à plus de durabilité et d’équité sociale dans leurs activités. La grande majorité d’entre elles est donc l’une des forces majeures de résistance politique aux mutations requises aujourd’hui. Ce n’est donc pas de ce côté-là qu’il faut chercher à court et même à moyen terme les remèdes urgents à administrer aux maux dont souffre notre monde.

Une influence sur les mastodontes

Les consom’acteurs - personnes conscientes de l’impact que peut avoir leur acte de consommation - peuvent faire bouger les choses. En faisant usage de leur pouvoir d’achat, ils entendent protéger les valeurs qu’ils défendent. Ils peuvent avoir une influence sur les mastodontes capitalistes que sont les multinationales, affirmait l’essayiste et eurodéputé français Raphaël Glucksman dans La Libre des 22 et 23 août derniers en marge de son action de sensibilisation au travail forcé du peuple ouïghour. Adopter un civisme économique, c’est garantir que notre consommation incarne bien les valeurs qui nous sont chères, sur les plans de la protection de l’environnement, des droits sociaux et humains et désormais des précautions sanitaires. Peut-on encore diriger nos achats vers des pays qui violent lourdement les droits de l’homme sur des populations entières, vers des pays qui détruisent des pans entiers de biodiversité, vers des multinationales qui dénient délibérément les droits sociaux et humains de leurs travailleurs et maltraitent nos écosystèmes ? N’est-il pas préférable d’encourager des États et des entreprises qui, au contraire, veillent à incarner ces valeurs. En plus du choix individuel d’acheter ou de ne pas acheter tel ou tel produit et donc de "voter avec son caddie", il est désormais possible de rejoindre des initiatives pour fédérer les actions de protestation à l’encontre d’une entreprise ou d’un produit en particulier. La plateforme BuyOrNot par exemple permet à tout un chacun de mettre sur pied ou de rejoindre une campagne non violente et bienveillante de boycott sur son site. L’internaute, dûment informé, peut marquer son accord pour les actions qu’il souhaite soutenir.

Donnons à nos achats un sens qui aille bien au-delà de l’acte de se nourrir, de se vêtir, de se divertir ou encore de voyager. Donnons-leur, il y a urgence, celui de construire un monde plus durable et plus équitable.