Une carte blanche de Philippe Jottard. Ambassadeur honoraire.

La Belgique survivra-t-elle jusqu’à son bicentenaire et au-delà ? Les difficultés à former une majorité fédérale posent la question d’une façon dramatique, et plus que jamais avec les conséquences sociales et économiques de la pandémie.

En dépit de ses problèmes, notre pays reste malgré tout un succès assez exceptionnel. D’abord, peu d’entre nous sont conscients de la rare longévité de notre régime de monarchie constitutionnelle. Beaucoup s’étonneront d’apprendre qu’au niveau mondial six pays, guère plus, peuvent se vanter de régimes plus durables : la Suisse, la Grande-Bretagne, les États-Unis, les Pays-Bas, la Suède et le Danemark. Depuis l’indépendance, aucune dictature, aucune révolution, aucune guerre civile n’a renversé notre démocratie parlementaire. Ces presque deux siècles n’ont évidemment pas été un long fleuve tranquille : deux guerres mondiales, mais au cours desquelles le gouvernement belge a pu fonctionner en exil, crises royale et congolaise, réformes successives et souvent laborieuses de l’État. Cette stabilité relative n’a pas signifié la stagnation, tout au contraire : approfondissement de la démocratie politique d’abord, sociale et culturelle ensuite, en particulier avec l’émancipation linguistique de la Flandre, développement d’un État-providence généreux, absence de conflit depuis l’intégration européenne. La prospérité a accompagné, sinon rendu possibles, ces progrès et reste malgré tout enviable.

Un fédéralisme peu efficace

Alors pourquoi la fierté nationale des Belges est-elle si peu à la hauteur de ce bilan positif ? Pourquoi ce doute existentiel quant à l’avenir du pays ? Les racines historiques du problème sont connues : l’État unitaire et unilingue de 1831 a engendré le nationalisme flamand mais ce dernier n’est pas seul en cause. Les réformes de l’État ont en effet été indispensables pour satisfaire la demande d’autonomie culturelle de la Flandre. Il importait aussi de remédier au recul économique de la Wallonie. Elles ont abouti à la mise en place d’un fédéralisme peu efficace et centrifuge. Faut-il rappeler que l’essence du fédéralisme est d’unir (non d’unifier) différentes composantes ? Or, il est indéniable que ces réformes n’ont pas favorisé l’union des Belges, ni l’efficacité de l’État. Avec la disparition quasi totale des partis nationaux et la mise en place de communautés qui se sont longtemps tourné le dos, des divergences déjà anciennes se sont accentuées entre Belges du Nord et du Sud qui trop souvent s’ignorent ou se comprennent mal. L’autonomie culturelle n’a pas favorisé l’apprentissage de l’autre langue nationale, ni d’une histoire commune, ni favorisé une meilleure connaissance mutuelle. L’absence d’une troisième communauté autrement plus nombreuse que celle des Belges germanophones a sans doute aussi compliqué le face-à-face.

On sait que la difficulté actuelle de former une majorité fédérale trouve son origine dans la polarisation croissante entre une Flandre ancrée à droite et une Wallonie qui vote majoritairement à gauche. La fracture révèle le nœud du problème existentiel de la Belgique. Ce mouvement centrifuge se nourrit de la diabolisation mutuelle du premier parti de chaque communauté qui fonctionne comme un repoussoir. Il est significatif d’ailleurs que la démagogie populiste s’exprime aux deux extrêmes opposés du spectre politique, à l’extrême droite au Nord, à l’extrême gauche au Sud. Pour corser la difficulté, les mouvements centristes davantage en mesure de faciliter la jonction ne sont pas ou plus majoritaires.

Le fédéralisme plutôt que le confédéralisme

Paradoxalement, cette polarisation entre les deux communautés souligne la grande utilité, le caractère indispensable même de notre État fédéral. Le fédéralisme contribue en effet à contrebalancer les tendances aux extrêmes à l’œuvre dans chacune d’entre elles : nationalisme ethnocentrique qui dominerait une Flandre indépendante, et étatisme dans une Wallonie laissée à elle-même qui pourrait la mener à la faillite. La disparition de la solidarité nationale avec la scission même progressive de la sécurité sociale serait évidemment dramatique pour les francophones.

Faux nez du séparatisme, le confédéralisme recèle les mêmes dangers. Même s’il est présenté sous forme de concessions limitées afin de pouvoir former une majorité fédérale, une dynamique irréversible, fatale pour l’avenir du pays, serait enclenchée. Le confédéralisme est en effet proposé à des fins tactiques mais il ne serait qu’une étape intermédiaire avant l’indépendance de la Flandre. Il transformerait l’État en une coquille vide en attendant le partage de la dette publique et le règlement du sort de Bruxelles.

Une Wallonie indépendante ou le rattachement à la France ne constituent absolument pas des options attrayantes et ne recueillent que les faveurs d’une infime minorité de Wallons. L’"évaporation" dans l’Europe est aussi une dangereuse illusion. L’Europe, notre grande patrie, même pleinement intégrée, reposera nécessairement en effet sur ses États-membres.

Il nous appartient de rendre l’État fédéral plus efficace en simplifiant les institutions, singulièrement du côté francophone. Il est aussi impératif de renforcer le lien fédéral par une meilleure connaissance entre concitoyens du Nord et du Sud. Ne soyons pas non plus aveugles : remédions à la cause profonde du populisme qu’est l’insécurité identitaire ou sociale.

Un tel programme de réformes exige évidemment courage et vision mais il est indispensable si l’on veut d’offrir un avenir à ce pays. Il permettra d’alimenter un sentiment national renouvelé, même si celui-ci s’exprimera sous des formes différentes entre Nord et Sud.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "La Belgique doit rester un État fédéral pour survivre mais celui-ci doit se réformer"