Une carte blanche de Judith Dereau, Gérald Deschietere, Philippe de Timary, Paul du Roy de Blicquy, François Georges, Anne Toussaint et Francesca Vellozzi. Psychiatres issus du même GLEM (Groupe local d’évaluation médicale).

Est-il juste de hiérarchiser les souffrances liées au confinement ? Un groupe social serait-il davantage à plaindre?

Les jeunes ? Les adultes en télétravail ? Les soignants de première ligne ? Les indépendants privés de travail ? Le monde de la culture ? Les personnes âgées en maison de repos ? Les malades du Covid dans les hôpitaux ? Ceux qui n’ont pas ou plus de travail ? Les gouvernants et les experts, si souvent critiqués ? Ceux que nous avons oubliés dans cet inventaire ?

La multiplication des cartes blanches témoigne des détresses ambiantes et tente de les mettre en lumière. Quand certains plaident leur(s) cause(s), d’autres se font porte-parole, en particulier des jeunes.

L’impact du discours

Si les intentions sont louables, cette focalisation nécessaire et incessante sur la jeunesse en souffrance nous interroge : quels sont les effets et les limites de ces discours ? Qu’induisent-ils quand ils parlent de génération sacrifiée ? Ne finissent-ils pas par produire un discours anxiogène ? L’inquiétude énoncée, bien que légitime, offre-t-elle des perspectives à cette génération qui avait su si bien embrasser la question du défi climatique ?

En partant du risque potentiel de contagion émotionnelle chez les jeunes, quel est l’impact de ces discours alarmistes et potentiellement déterministes ? N’enferment-ils pas ces jeunes dans un vécu nécessairement traumatisant ? En placardant partout que "tout est foutu" et en particulier dans les médias, qu’il y a une catastrophe, ces plaidoyers ne risquent-ils pas d’enfermer ces jeunes dans un état de sidération ? En annonçant un tsunami de décompensations psychiques, les propos tenus ne contribuent-ils pas à façonner un environnement mental propice à celles-ci ?

Il s’agit selon nous de mettre l’accent sur la grande diversité des réponses individuelles, variables dans le temps, qui se déclinent en une fragilisation durable du réseau social pour certains et en des aménagements parfois plus soutenables pour d’autres. Nous n’imaginons pas exposer nos inquiétudes pour la jeunesse sans mettre aussi en avant les ressources adaptatives et créatives d’une bonne partie de celle-ci.

Le poids mélancolique

Nous entendons régulièrement un discours nostalgique, à propos de la "perte du monde d’avant": comme si la jeunesse se devait de vivre selon certains protocoles, passages obligés, notamment festifs. Mais personne ne peut s’approprier leur devenir : ils ont à créer leur propre avenir. Plusieurs générations avant nous ont fait preuve d’adaptation face à des épreuves. Comme adultes, évitons que notre nostalgie (réconfortante et rassurante) ne se transforme en un poids mélancolique pour les jeunes car l’issue d’une crise n’est jamais de revenir au restitutio ad integrum. Les défis de cette jeunesse seront aussi immenses que le sont leurs talents.

Si les conséquences liées aux restrictions se font sentir pour la plupart d’entre nous, et qu’il y aura des dommages consécutifs à la crise sanitaire, le recul seul nous permettra de dresser un bilan des effets durables sur la santé mentale de la population. Plus qu’un lien direct entre confinement et détresse, souffrance et décompensation, comme psychiatres, à ce stade, nous avons surtout observé que cette année a surtout agi comme un catalyseur des inégalités, qu’elles soient sociales, familiales, économiques ou psychologiques. Cela a eu pour effet un déclenchement plus aigu, plus rapide, de situations fragiles, partiellement compensées et une urgence à les prendre en charge.

Mais n’y a-t-il pas une confusion, dans le discours et les circonstances actuelles, entre santé mentale et psychiatrie ? Là où la psychiatrie est destinée à s’occuper des maladies mentales, elle semble devenir le réceptacle désigné de toutes les souffrances psychiques. Cela met certainement en lumière l’insuffisance claire de moyens et de réponses sociétales actuelles. Articuler les ressources et les responsabilités subjectives au destin collectif devrait permettre de donner davantage de moyens à la ligne préventive, mais aussi "alternative", pour ne pas confirmer la psychiatrie comme unique réponse en dernier recours à la question de la santé mentale.

En présentant le déconfinement comme remède à la souffrance psychique actuelle, on en viendrait à une vision réductrice de l’origine de beaucoup de ces souffrances. Quelle place laissons-nous alors pour ceux qui n’iront pas mieux, voire iront plus mal ? Nous avons vu en juin de l’an dernier que le déconfinement amenait son lot de difficultés, en particulier pour les personnes qui avaient bien vécu la contrainte (diminution de la pression sociale et du regard des autres, entre autres). Pour simplifier, nous savons que le déconfinement ne sera pas le seul traitement aux souffrances exacerbées par la crise actuelle. En effet, le psychisme a son propre rythme, qui ne correspond ni au tempo épidémique ni aux agendas politiques.

Discours nuancés

Enfin, nous nous interrogeons sur l’impact sociétal que pourrait créer une vision de la société divisée en tranches d’âge (le choix de la vaccination, la hiérarchisation des souffrances…). N’y aura-t-il pas de conséquences à opposer de cette façon les générations entre elles ?

À défaut d’un vaccin psychique qui serait bien hasardeux, nuancer les discours actuels serait pour nous le meilleur remède au désarroi ambiant et cela consiste probablement dans un interminable travail de culture, celui-là même qui fait écrire à Camus dans Caligula : "Désespérer une jeune âme est un crime qui passe tous ceux qu’il a commis jusqu’ici."