Une opinion de Jean-Paul Pinon, administrateur délégué de "NousCitoyens-WeCitizens" asbl.


Il est temps de revoir les conditions de reconnaissance des cultes et rendre ce processus plus transparent : c’est le meilleur service à rendre à l’islam.


De nombreux musulmans subissent un traitement discriminatoire, si pas désobligeant, uniquement à cause de leur appartenance religieuse. Nous ne pouvons pas laisser pourrir cette situation, qui peut générer une escalade de mépris ou de haine. Dans cet article, nous suggérons une mesure, parmi d’autres, qui favoriserait l’émergence et l’indépendance du courant islamique national.

Dans un contexte de défiance

Lors des élections du 25 mai 2014, la plateforme "NousCitoyens-WeCitizens" a soumis l’affirmation suivante aux candidats et aux électeurs, dans le cadre du GPS électoral : "L’islam est assimilable dans notre société". Avec l’aide de l’ASBL "Libertas", une analyse statistique des réponses a permis de dégager l’opinion de la population belge, qui se distribuait comme suit : Tout à fait d’accord, 8,6 % ; Plutôt d’accord, 21,5 % ; Je ne me prononce pas, 10,4 % ; Plutôt pas d’accord, 25,6 % ; Pas du tout d’accord, 33,9 %.

L’islam couvre des réalités tellement différentes qu’il est difficile de prendre une position globale face à la question de son intégration dans notre société. Il y a des musulmans bien intégrés dans notre société, mais il y a aussi des radicaux qui se réclament de l’islam, sans parler des branches terroristes comme Al Qaeda et l’État islamique. Personne ne dispose d’une autorité d’arbitre pour "excommunier" quelqu’un de la communauté musulmane, à l’instar de ce qui existe dans l’Église catholique.

Tout le monde peut légitimement œuvrer pour faire évoluer la société dans le sens qui correspond à ses convictions. Certains se demandent ce qu’il adviendrait si les musulmans disposaient d’une confortable majorité politique dans le pays ? Comment interprèteront-ils le Coran, qui semble, pour la plupart, prôner une tutelle de l’autorité religieuse sur l’État ? Quel sera, parmi les divers courants musulmans, celui qui aura le dessus ?

Nous pensons que la réponse dépend en bonne partie des autorités publiques d’aujourd’hui, de la façon dont elles favorisent l’intégration des musulmans.

Statistiques : les "rapports de force"

Selon le rapport statistique annuel publié par l’Église catholique en Belgique, 286 393 personnes ont participé à la messe dominicale le 3e dimanche d’octobre 2016. Sur une population de 11 millions, cela représente 2,6 %.

Suivant le sociologue Jan Hertogen, l’islam serait déjà la religion la plus pratiquée en Belgique. Il calcule qu’en 2015, il y avait 781 887 musulmans en Belgique. Il estime que la proportion de musulmans passerait de 7 % à 9,3 % de la population belge entre 2015 et 2030.

Il suffit donc que 37 % des musulmans soient assidûment pratiquants pour qu’ils dépassent les catholiques en termes de pratique religieuse en Belgique, ce qui est probablement le cas.

Islam et droits humains

Le niveau d’intégration dans notre société pluraliste se mesure, entre autres, au respect de la liberté religieuse, à la séparation Église-État et au respect des droits de la femme.

Nombreux sont les pays où un islam radical s’impose, et où les gens sont torturés ou mis à mort parce qu’ils quittent (la pratique de) l’islam, ou parce qu’ils sont à l’origine d’une conversion d’un musulman vers une autre religion. D’ailleurs, il ne faut pas chercher à l’étranger, pour constater de nombreuses injustices subies au sein même de leur famille, par certains musulmans qui abandonnent cette religion. Peut-on reconnaître aujourd’hui en Belgique un culte qui n’enseigne pas clairement la liberté de religion ?

La séparation des institutions de l’Église et de l’État est un des piliers des démocraties occidentales. Certains musulmans n’encouragent pas cette autonomie respective. Muhammad exerça à Médine deux fonctions : "le principat et le pontificat". En 2012, le Président égyptien, Mohammed Morsi, instaura une nouvelle Constitution qui stipulait à l’article 2 que la sharia (un code musulman) était la source de législation civile, ce qui pourrait faire de l’Égypte un État théocratique.

Force est de constater que l’islam recouvre des courants très variés, et que certains courants sont dangereusement contraires à notre conception des droits humains et de la démocratie.

Faiblesses de la procédure actuelle

Forts de notre propre expérience européenne, nous devons éviter de condamner en bloc tous les musulmans, et admettre la sincérité de nombreux musulmans qui prennent leurs distances par rapport aux dérives impérialistes.

L’islam est une sorte de protestantisme avant la lettre, où chacun est responsable de l’interprétation qu’il fera de l’Écriture révélée. L’histoire récente en Belgique montre combien il est difficile d’avoir un vrai représentant du culte islamique du terroir : il est probablement encore plus illusoire qu’avoir un représentant pour absolument tous les chrétiens.

On n’imagine pas une reconnaissance du "culte chrétien". Le législateur a bien évidemment reconnu séparément les catholiques, les protestants, les anglicans et les orthodoxes. La reconnaissance globale d’un "culte chrétien" serait ingérable, incontrôlable, source de confusion. Le moment est venu de se défaire de l’idée que les musulmans puissent être reconnus tous en bloc.

Promouvoir un islam occidental

Les musulmans doivent se définir avec plus de précision, et solliciter séparément la reconnaissance pour différents courants religieux. Pour être reconnu, un culte musulman doit présenter une homogénéité doctrinale suffisante, doit rejeter formellement certaines interprétations du Coran, doit prendre officiellement distance par rapport à certains autres courants. Ceci signifie entre autres qu’on doit examiner s’il y a des liens, financiers et idéologiques, avec les différents États dits islamiques.

Le resserrement des critères de reconnaissance d’un culte en Belgique devrait conduire l’islam à se "compartimenter" comme cela s’est fait chez les chrétiens. Si l’ingérence des autorités civiles dans les affaires religieuses est contraire au principe de séparation susmentionné, l’État doit néanmoins développer une procédure qui nous protège correctement contre des foyers de fanatisme et de radicalisme.

Processus de clarification

Il est donc temps de revoir les conditions de reconnaissance des cultes et rendre le processus plus transparent. Selon les nouveaux critères, l’islam ne pourra plus être reconnu globalement. Ensuite, il faut déclarer caducs toutes les reconnaissances actuelles, dans quatre ans, par exemple. Ce délai permet aux cultes d’introduire leur demande de reconnaissance selon le nouveau régime.

Nous pensons que ce processus de clarification est le meilleur service à rendre à l’islam. Il en sortira une ou plusieurs branches d’obédience musulmane ("l’islam européen") qui seront bien insérées dans notre société démocratique. Il sera plus facile pour l’autorité civile d’exercer le contrôle de conformité avec les droits humains, et pour les autres concitoyens, de cohabiter sans arrière-pensées avec ces musulmans-là.

Rappelons aussi que l’absence de reconnaissance n’est pas, en soi, un blâme pour un culte. Il y a des courants religieux très respectables non encore reconnus comme culte en Belgique, tel le bouddhisme par exemple.