Opinions

Licencié en Droit et Doctorant en Philosophie - ULB

Directeur de l'Atlantis Institute (1)

Le libéralisme en Belgique francophone est une doctrine orpheline. On en a honte ou on le déteste. Dans la classe politique, ses supposés partisans l'affublent de qualificatifs tels que «social», «tempéré», «équitable» ou «humaniste». Ses adversaires le fustigent comme «sauvage», «débridé» ou «ultra». Mais du libéralisme tout court, il n'est jamais question. Voilà qui est curieux car on ne parle jamais d'ultrasocialisme, d'écologisme sauvage ou de socio-démocratie débridée. Ces contorsions et accusations terminologiques sont symptomatiques d'une uniformisation de la pensée particulièrement préoccupante au regard de la dynamique démocratique.

Cet unanimisme repose sur certaines évidences fédératrices dont le bien-fondé n'est jamais examiné. A commencer par cette idée reçue selon laquelle il importe au plus haut point de «tempérer» le libéralisme. Livré à lui-même, le libéralisme économique serait une force capricieuse, aveugle et irrésistible semant la mort et la misère. Réfléchissons: de quoi, honnêtement, le libéralisme nous menace-t-il? De licenciements massifs? Mais c'est le libéralisme et lui seul qui crée les emplois et c'est l'interventionnisme étatique qui fait fuir les entreprises contraintes à se délocaliser. Il y a certes des abus (Enron, etc.) mais imputables à des acteurs qui violent les règles mêmes du libéralisme et qui sont justement sanctionnés. D'exploiter les travailleurs? Ce dont les demandeurs d'emplois souffrent aujourd'hui, ce n'est pas d'être «exploités » mais de ne pas l'être.

D'ailleurs, les «exploités» ne sont pas ceux qu'on pense. Le système économique belge et les politiques redistributives qui le vampirisent s'appuient sur les richesses produites par une minorité: les indépendants. Une récente étude (VUB, 2003) a établi que plus du tiers des indépendants en activité (et leur famille) vit sous le seuil de pauvreté (594€ par mois). Une des causes principales pointées par les auteurs de l'enquête tient au comportement des autorités publiques et au régime social aberrant qui est le lot de cette catégorie sociale. Une non moins récente enquête du magazine «Forbes» classe carrément l'Etat belge au deuxième rang mondial en matière de fiscalité abusive. Pas étonnant que le nombre d'indépendants diminue chaque année, que de moins en moins de monde soit tenté par ce statut (61000 nouveaux indépendants en 1998, 49322 en 2002), que les faillites se multiplient (hausse de 12 pc ces 5 dernières années), que le nombre de nouvelles entreprises diminue (baisse de 16 pc ces 5 dernières années) et que le chômage explose (12,4 pc en Belgique pour 9,3 en 1989; 22 pc à Bruxelles, soit une hausse de 10 pc par rapport à 1989).

Loin de s'opposer à l'idée d'Etat, le libéralisme ne peut tout simplement pas exister sans lui. Le libéralisme est d'essence normative. Adam Smith l'affirmait sans ambages: le libéralisme est structuré de l'intérieur par un certain nombre de lois et d'institutions qui en garantissent physiquement l'exécution. La liberté émerge dans la société sous la forme d'un ensemble de droits consubstantiels au sujet qui s'en prévaut. Cette réalité juridique est équipollente à une réalité morale dont Kant, notamment, a rendu compte: c'est parce que nous sommes des êtres moraux, des êtres qui acceptent de se soumettre au devoir que nous sommes libres et non l'inverse. Les normes ne sont donc pas des limitations, des bornes au libéralisme mais bien ses éléments constitutifs, leur site d'émergence.

Faut-il domestiquer le libéralisme? Cette question présuppose que le libéralisme est un donné naturel, une force brute et spontanée, aussi puissante et inaltérable que l'avidité qui est censée la sous-tendre. Il est consternant de naïveté de parler de capitalisme «sauvage». En vérité, le capitalisme est un instrument extrêmement sophistiqué, l'une des créations les plus grandioses de l'histoire humaine. Il s'est patiemment édifié au fil des siècles en empruntant des éléments de traditions très diverses: la bona fidès des Anciens, les institutions juridiques du droit romain (contrats, obligations, etc.), certains idéaux moraux du protestantisme, la vision prométhéenne de la modernité, l'esprit technicien de la révolution industrielle, les impératifs de la Rule of Law, l'organisation taylorienne du temps de travail, etc. L'apparente simplicité du capitalisme ne doit pas abuser. Certes, sa force réside dans la clarté et la parcimonie de ses règles de fonctionnement (au nombre de 5 ou 6) mais ces dernières sont la résultante d'une expérimentation séculaire qui se poursuit de nos jours. Ceci explique un autre trait du capitalisme: sa souplesse, laquelle lui permet de s'adapter à des contextes très divers et de se métamorphoser indéfiniment pour répondre à des défis toujours nouveaux. C'est le destin de toute institution qui réussit que de se muer en «seconde nature» (la dimension «féline» de la grâce et de la vigueur du capitalisme). D'où le malentendu.

Pourtant, ce produit de l'évolution n'est pas - il est important de le rappeler - indestructible. En Belgique, nous ne vivons plus dans une économie néo-libérale. Des interventions intempestives émanant des pouvoirs publics perturbent dangereusement ces subtils mécanismes et adaptations délicates. Pire: un état d'esprit anti-libéral s'est généralisé, particulièrement dans la jeune génération. Les enfants gâtés du libéralisme ignorent sa fragilité, sa vulnérabilité et la somme des sacrifices en temps et en énergie requis pour en assurer la perpétuation. Le malentendu est presque unanime, y compris dans les rangs du MR. En prônant un libéralisme «social», ce parti rejoint instantanément la gauche dans cette conception fantasmatique du libéralisme comme énergie animale à apprivoiser et source potentielle d'injustices. Nous en payons aujourd'hui le prix.

Un libéral conséquent chérit l'égalité. Non pas l'égalité économique mais l'égalité de traitement devant la loi. En réalité, il défend l'égalité davantage que l'égalitariste: il ne peut tolérer les entorses ou violations au principe même d'égalité justifiées par la poursuite d'une hypothétique égalisation des conditions de vie. Pour le libéral, l'égalité signifie quelque chose de précis et non pas ce rêve flou et rédemptoriste poursuivi par l'homme de gauche. Cela dit, le libéral travaille à l'augmentation du niveau de vie du plus grand nombre (à commencer par celui des plus défavorisés). Tous les systèmes économiques autres que le libéralisme - il n'y a pas d'exception à cette règle dans l'histoire - génèrent une structure sociale profondément inégalitaire. Certes, le libéralisme ne gomme pas les inégalités mais c'est la seule doctrine permettant l'élévation du niveau de vie des plus pauvres et l'augmentation des richesses à l'échelle de la population tout entière.

Evitons d'ailleurs de confondre inégalité économique et pauvreté. Dans l'absolu, une société inégalitaire en matière de répartition de richesses n'est pas forcément une société injuste. Si cette société assure à chacun un minimum lui permettant de vivre dans la dignité, pourquoi donc se lamenter au motif que certains possèdent plus que d'autres? Mais de toute façon, l'accusation selon laquelle le libéralisme accroît les inégalités est tout simplement fausse. Une analyse rigoureuse des données statistiques démontre que les inégalités à l'échelle de la planète (tant entre les individus qu'entre les Etats) ont diminué de 10 pc ces trente dernières années en raison de la mondialisation.

Autre pseudo-évidence répétée sottement sans qu'on s'interroge jamais sur sa pertinence: l'inégalité économique doit être nivelée. Loin d'être un mal, cette dernière est un moteur de développement et de progrès. Il faut des minorités de nantis désireuses de consommer des produits de luxe qui, par la suite, pourront se démocratiser. C'est le cas de la totalité des objets techniques peuplant notre quotidien: des téléviseurs aux GSM. D'où la nécessité, dans l'intérêt du plus grand nombre, de préserver jalousement une classe de personnes économiquement favorisées. Continuons ainsi et elle désertera notre pays. L'histoire nous enseigne que toutes les entreprises visant à niveler les standards de vie, à anesthésier voire démanteler cette force vive, se sont achevées par le cauchemar totalitaire. Evidemment, il ne s'agit pas ici d'assurer la pérennité économique d'individus ou de familles (le libéralisme n'est pas un conservatisme) mais bien celle d'un sommet accessible à l'ascension sociale. Ainsi se dévoile la nature profonde du libéralisme: le progrès. Aucune position sociale n'est définitivement acquise. Rien n'est figé et tout doit être remis en jeu à chaque génération en vertu de la dynamique libérale. A ce titre, le concept d'«acquis social» n'a pas de sens. Sauf peut-être pour qualifier le libéralisme lui-même, seule doctrine à avoir fait accéder une masse de gens pauvres à une qualité de vie qui, depuis des millénaires, semblait réservée à jamais aux seuls privilégiés.

(1) Webhttp://www.atlantis.org

E-maildesalle@atlantis.org

© La Libre Belgique 2004