Opinions Il est temps de faire imprimer des porte-clés Dirk Frimout, sous peine de devoir investir dans une sombre paire de bottes. Une chronique de Marie-Thibaut de Maisières.

J’adore le bal populaire du 20 juillet. Cela me rappelle combien j’aime ce pays où les politiques sont des gens normaux qui boivent de la bière dans des gobelets en plastique ; où les majorettes sont sélectionnées sur leur enthousiasme plutôt que leur tour de taille ; et où toute une nation vibre à l’unisson en chantant : "Chef, un petit verre on a soif. Une petite bière on a soif. En route on s’est arrêté plusieurs fois. Pour boire un verre, les routiers sont sympas !"

Cette année, on y avait embarqué un ami libanais pour lui faire découvrir l’ethos de notre nation quand justement il nous raconte : "Mais c’est que je suis belge maintenant ! J’étais en procédure de naturalisation et il y a quelques semaines, j’ai reçu une lettre pour me dire de venir chercher ma carte d’identité. Heureux et ému, j’appelle l’état civil d’Ixelles pour leur demander ce qu’il va se passer. Et au bout du fil, la dame me répond gentiment : Ben, monsieur, si vous ne venez pas la chercher, vous aurez une amende." Sur le moment, son histoire m’a fait beaucoup rire parce qu’elle nous montre tels que nous sommes : un petit peuple modeste pas très doué pour les salamalecs citoyens et l’organisation de grandes cérémonies patriotiques.

Mais dix jours plus tard, ayant pris avec moi à la plage Les Origines du totalitarisme comme bouclier anti-small talk de véliplanchistes - parce que franchement, je n’ai jamais compris l’intérêt de savoir d’où vient le vent -, je réalise qu’en 1951 Hannah Arendt nous avait déjà mis en garde, contre cette résurgence : c’est du sentiment d’absence d’appartenance que naissent les populismes.

Nous avons cru, pleins d’espoir, que l’universalisme d’après-guerre endiguerait pour toujours le nationalisme. Or depuis 30 ans, nous assistons impuissants à la destruction, par la mondialisation et le capitalisme mal régulé, des identités de classe et de statut. Et dans cette brèche s’engouffre une manifestation beaucoup plus repoussante du nationalisme. Comme le dit joliment Raphaël Glucksmann dans Les Enfants du vide : "L’humain étant un être social, il doit faire partie d’un groupe. S’il n’est plus reconnu comme un membre, il s’identifiera à ce qui lui reste quand il est mis à nu, la couleur de sa peau !" Ce n’est pas pour rien que le besoin d’appartenance se situe juste au-dessus des besoins de sécurité dans la pyramide de Maslow.

Je sais que la gauche est traditionnellement allergique aux symboles nationaux et aux cérémoniaux citoyens. Mais c’est un mauvais calcul, car ce faisant, ils abandonnent l’idée de la nation à l’extrême droite. Et personnellement, je n’ai jamais compris pourquoi le patriotisme était réservé à la droite. C’est, en réalité, l’identité de ceux qui n’ont rien d’autre ! C’est aussi de cette identité que peut naître certaines des plus grandes vertus de l’être humain : le courage, la solidarité et l’abnégation.

Bref, d’un coup, je trouvais l’anecdote de mon ami (maintenant) belgo-libanais beaucoup moins marrante. Enfin, Monsieur le bourgmestre [d’Ixelles] Doulkeridis, serait-ce compliqué de faire une petite fête une ou deux fois par an avec tous les nouveaux Belges ? Leur divulguer le secret des frites belges (cuites deux fois) et de la fricadelle, leur offrir une photo dédicacée de Kim Clijsters ou, que sais-je, un porte-clés Dirk Frimout, et leur faire chanter la Brabançonne (ou une chanson du Grand Jojo) la main sur le cœur ?

Hier, j’ai surpris mes deux aînés, juste sortis de leurs camps lutin et baladin monter en mât leur serviette de bain en criant "Au pays ! Au Roi !" Ils étaient heureux et fiers (et moi donc…). Et sans doute, de cette fierté peut sortir le pire ou le meilleur… Mais qu’on le veuille ou non, le nationalisme est de retour ! Et moi, je préférerais évidemment que l’identité nationale soit la source de la cohésion et de la tolérance, plutôt que celui de l’agressivité et de l’exclusion.

Alors, allons-nous les faire imprimer ces porte-clés Dirk Frimout ? Ou devons-nous chacun investir dans une paire de bottes et une tondeuse à cheveux ? Oh, et si vous en savez plus sur la composition de la fricadelle, je suis preneuse !