Un texte de Jules Gheude, essayiste politique (1).

L’Histoire est faite d’évolutions successives.

L’une d’elles est celle que connaît aujourd’hui notre civilisation occidentale, de tradition judéo-chrétienne, avec la place grandissante qu’occupe l’islam en son sein.

Certains, tel le journaliste-écrivain-polémiste français Eric Zemmour, considèrent que l’islam n’est pas une religion, mais un instrument politique destiné à renverser notre civilisation occidentale et les valeurs qu’elle incarne. C’est la théorie du "grand remplacement".

Semblable approche, alarmiste et anxiogène, ne peut être celle d’un "clerc", comme l’a si bien expliqué Julien Benda en 1927. Un "clerc", en effet, se doit d’apaiser les tensions, susceptibles de compromettre le bon fonctionnement des relations sociales. Pointer du doigt la population musulmane en agitant le spectre d’une guerre civile ne peut que se révéler contre-productif.

Zemmour connaît l'histoire

Eric Zemmour connaît l’histoire. Il n’ignore donc pas que l’Empereur Constantin fut le premier à faire du catholicisme une religion d’Etat. Des croisades aux guerres de religion en passant par l’Inquisition, le sang coula abondamment pour assurer la primauté de cette religion et garantir son autorité politique.

On connaît ces terribles mots du duc d’Albe, au 16e siècle : "Il vaut infiniment mieux conserver par la guerre pour Dieu et pour le Roi un royaume appauvri et même ruiné que, sans la guerre, l’avoir entier pour le démon et les hérétiques, ses sectateurs". Les fous de Dieu…

Il fallut bien du temps avant de concevoir que l’Etat n’avait pas pour vocation de se mêler des questions transcendantales et que le religieux n’avait pas à intervenir dans ses affaires. On rejeta donc la notion de "monarchie de droit divin" pour aller, au terme d’un long combat, vers celle de "laïcité". Plus d’un siècle fut nécessaire pour amener l’Eglise catholique à renoncer à son monopole légal et de fait et à "accepter" d’être placée sur le même pied que l’hérésie et l’athéisme.

Bien plus constructive que celle d’Eric Zemmour nous paraît être la démarche de Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la Grande Mosquée de Paris. L’homme, et cela pourrait sembler paradoxal, est laïc. Mais il met tout en œuvre pour bâtir un islam de France, parfaitement en accord avec les lois et valeurs de la République, en ce compris la place à réserver aux femmes. Son discours est celui d’un humaniste, profondément attaché à l’épanouissement de l’être humain, indépendamment de sa couleur et de sa religion.

Nous nous trouvons ici aux antipodes de ces fanatiques qui instrumentalisent la religion musulmane à des fins politiques, en recourant aux actes de barbarie les plus ignobles, dont, in fine, les fidèles sincères se retrouvent être les premières victimes.

La foi d’un musulman est aussi respectable que celle d’un chrétien, d’un protestant ou d’un juif. Tel est l’esprit même de la loi française de laïcité de 1905. Quiconque peut pratiquer librement son culte, dès l’instant où cette pratique ne trouble pas l’ordre public. Si tel est le cas, les tribunaux sont là pour prendre les sanctions qui s’imposent. L’islam radical ne peut, en aucun cas, être toléré.

Comment lire le Texte

On trouvera, tant dans les écritures de l’Eglise catholique que dans le Coran, des passages qui ne peuvent que heurter la raison et le bon sens contemporains.

Dans l’Ancient Testament, ne sommes-nous pas confrontés à un Dieu guerrier et vengeur, infligeant à son "peuple élu" de terribles châtiments et le poussant à conquérir des terres au mépris total du droit des autochtones, lesquels, s’ils n’opposent aucune résistance, sont épargnés, mais réduits à la condition de "coupeurs de bois" et de "porteurs d’eau" ?

Sur les quelque 6200 versets que compte le Coran, on en dénombre 300 qui affichent des mots tels que "combattre" ou "tuer".

Mais, comme le fait remarquer très pertinemment l’islamologue allemand Reinhard Schulz, "la question est de savoir comment lire le texte. (…) Pour la majorité des juifs et des chrétiens, il est clair que ces injonctions à tuer se réfèrent à une situation historique et ne sont pas valables au pied de la lettre. Il en est de même pour la majorité des musulmans vis-à-vis du Coran. Si le texte devait déterminer les actes des croyants, nous connaîtrions un bain de sang depuis 1300 ans. Les fondamentalistes, eux, opèrent une relecture du Coran très éloignée de la tradition islamique."

Il est vrai que l’un des fondements de l’exégèse chrétienne implique que la lecture de l’Ancien Testament soit éclairée par celle du Nouveau.

Face aux questions éthiques contemporaines, Rome éprouve bien des difficultés à s’adapter aux progrès scientifiques visant à épargner à l’humanité d’intolérables souffrances. On pense ici notamment à la contraception dans ces pays africains surpeuplés, atteints de plein fouet par le sida. Le bouddhisme, à cet égard, se révèle nettement plus progressiste. Il est vrai que, pour lui, il n’y a ni Dieu créateur ni dogme rigide, le but étant de parvenir, par la méditation sereine, à l’Illumination, c’est-à-dire à l’épanouissement suprême. La compassion, ici, n’est pas un vain mot.

Une autre question doit nous interpeller.

L'Occident manque de sagesse

Les philosophes des Lumières ont contribué à faire triompher la raison. Mais notre civilisation occidentale, marquée par la consommation effrénée, la compétition à outrance et l’énervement perpétuel, manque cruellement de sagesse.

André Malraux avait bien perçu le danger, lui qui, dans L’Express du 21 mai 1955, écrivait : "Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la terrible menace qu’ait connue l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux".

Ce dont parle Malraux, ce n’est pas d’une religion qui, reposant sur un dogme rigide, prétend détenir à elle seule la Vérité, mais bien d’une nouvelle forme de spiritualité, indispensable pour contrer les effets mortifères de notre civilisation industrielle avancée.

Le philosophe Henri Bergson fut mis à l’index par le Vatican pour avoir stigmatisé la nature paralysante des dogmes, qui finissent par se pétrifier comme la lave refroidie d’un volcan. Une véritable révolution était, selon lui, indispensable pour se dégager de la fonction fabulatrice et libérer les forces de "l’évolution créatrice".

Un vaste et beau débat, qui nous concerne tous !

>>> (1) Dernier essai paru : "La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge", Editions Mols, 2019. Il est aussi l’auteur d’un premier roman "A Perte de vue", qui vient de sortir aux Editions Un Coquelicot en Hiver.

>>> Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original: "Pour un renouveau humaniste"