Une opinion de P. Jérémie Piolat, anthropologue, boursier FRESH (FNRS-FRS), LAAP, IACCHOS, UCLouvain.

Notre contexte est celui au sein duquel la question de la circulation est centrale : circulation de biens et d’êtres humains, circulations interdites et contrôlées, circulation de ressources et produits manufacturés ; circulation aussi de discours.

Et récemment un être inconnu ou presque s’est invité dans nos existences : le coronavirus avec lequel il va falloir négocier. A l’heure où l’on parle du grand remplacement et où l’on ferme les frontières européennes aux migrants, ce virus, lui, circule, par le biais des échanges commerciaux (d’où la crise économique qui pointe) et par celui de la mobilité sélective, c’est-à-dire du tourisme qui ne concerne qu’une part privilégiée – et notamment blanche - de la population mondiale. Le coronavirus représentera sans doutes pour nous l’opportunité, certes dangereuse, de mesurer les conséquences des politiques de restrictions budgétaires au niveau de la santé, et de réductions du personnel et des places en hôpital. Ce virus va également nous renseigner sur la robustesse et la souplesse des ressorts démocratiques de nos sociétés, à l’heure où l’on assigne des pans entiers de populations à leur foyer et à leur région. Ce virus a donc circulé et ses conséquences avec lui. Il a circulé et arrive au sein d’un temps où le rythme des saisons disparaît, au terme d’un hiver sans gel que nous venons de traverser ; hiver annonçant sans doute, comme le dit la philosophe Isabelle Stengers, "Un printemps silencieux", fruit du dégât écologique inédit conséquent au productivisme sans perspective, même à moyen terme.

Fait-on la guerre à un virus ?

Macron n’a cessé de répéter, lors de son discours du 17 mars : "nous sommes en guerre". Mais contre qui et contre quoi ? Contre un virus ?

Fait-on la guerre à un virus ? Est-ce lui qui tue ou n’est-ce pas plutôt autre chose ? N’est-ce pas les politiques néo-libérales qui, ne serait-ce que du point de vue de la santé au sens occidental du terme, permettent apparemment difficilement de négocier avec ce virus : manque de place, manque de matériel pour les cas les plus graves hospitalisés.

N’est-ce pas de guerre contre le libéralisme, contre le productivisme, contre le capitalisme des marchés financiers, et leurs déclinaisons racistes, dont il est question ? Et doit-on dire, nous, citoyens, qu’on déclare la guerre ? La guerre n’est-elle pas déclarée depuis longtemps, à l’évidence, par le libéralisme lui-même ? Ne s’agit-il pas de se défendre ? Comment le faire en étant confinés ?

Confinés, nous ne pouvons plus travailler correctement, faire ce pour quoi nous sommes payés. Et qu’en est-il de ceux qui doivent chercher du travail ?

Qu’en est-il de ceux sans papiers ? De ceux qui dorment dans la rue ? Qui ne sont même pas en condition de suivre des mesures qui, hors contexte pandémique, relèveraient de l’installation pure et simple d’une dictature ? De ceux confinés et violentés aux frontières désormais doublement fermées jusqu’à nouvel ordre ?

Nous devons exiger immédiatement un revenu d’urgence pour tous

Nous, tous, citoyens, avec ou sans papiers, chercheurs, travailleurs, chômeurs assignés, devons exiger immédiatement un revenu d’urgence pour tous, un "revenu de pandémie". Ce revenu devrait être au minimum de 1500 euros par mois, et, pour ceux qui ont un travail mis en suspens, être égal à leur salaire. Pour ceux en CDD, leur contrat devra être prolongé après stabilisation de la situation, autant de temps que cette dernière a duré. Ceux qui travaillent encore, au péril de leur santé, soignants mais aussi caissiers, manutentionnaires, transporteurs, devraient bénéficier de primes.n revenu décent de catastrophe, de celle présente et de celles prochaines. Un revenu qui nous permette de ne pas faire "comme d’habitude", comme si rien ne se passait, un revenu pour ceux empêchés d’effectuer leur travail par les mesures en attendant que la situation se stabilise, un revenu pour travailler à ce qu’exige de nous la pandémie : travailler à nous occuper de nous, de nos proches, enfants, famille, amis frappés par la pandémie, des personnes isolées et en état d’hyperprécarité (vie en rue, attente de régularisation) ; un revenu, enfin, qui nous permette de penser la situation et la suite, et de nous organiser.

La catastrophe n’est pas le coronavirus. Elle est l’état de la société que nous laissons s’installer depuis plus de trente ans. Ce revenu peut être une des premières mesures phare à même de réparer cet état des choses.

Les gouvernements appellent à la mobilisation des citoyens : Soit ! Qu’ils la rendent possible, en accordant ce revenu sans conditions, à l’heure où l’on ne peut être testé pour savoir si l’on est atteint du virus, à l’heure où on ne peut trouver des masques – si tant est qu’ils soient utiles – ou même du gel nettoyant pour les mains (produit désigné comme primordial dans la "guerre contre le virus" à laquelle nous devrions prendre part ; produit dont les prix ont désormais explosé : 5 euros pour un mini flacon au Delhaize, ce qui est absolument incroyable et intolérable).

Quelle autre solution possible les gouvernements entrevoient-ils en place de ce "revenu de pandémie" dans cette situation d’urgence ? S’ils n’ont aucune solution, la question se pose : qu’attendent-ils de nous, nous, les non gouvernants ? Quel objet de prospection sommes-nous à leurs yeux ? Des citoyens dont il faudrait tester la résistance à l’expérience de stress et de sommations contradictoires, doublées de restrictions diverses et extrêmement pesantes (et dont la transgression est sanctionnée) ?

Ou les gouvernements en finissent immédiatement avec la logique libérale de non endettement, ou les gouvernements européens acceptent de s’endetter, ou nous courrons à la catastrophe inévitable, soit lors de la pandémie actuelle, soit lors du prochain événement qui viendra souligner l’inadéquation sidérante entre les politiques néo-libérales et toute approche même minimalement humaniste.