Une opinion de Heidi De Pauw, directrice générale de Child Focus.

Impossible aujourd’hui de trouver un journal dans lequel les termes “combattant en Syrie” n’apparaissent au moins une fois. Et chacun a son avis sur le sujet. Child Focus note à cet égard un manque de nuances préoccupant. En Belgique aussi, des mineurs partent pour la Syrie… Dans notre pays aussi, ils sont embrigadés, pétris d’une idéologie radicale et recrutés pour prendre les armes dans un pays en guerre. Nous ne pouvons sous-estimer l’influence et la pression exercées par les personnes qui comptent à leurs yeux et les réseaux sociaux.

Pour l’heure, le radicalisme islamiste trouve facilement des adeptes potentiels, surtout parmi les jeunes défavorisés. Le sentiment de ne pas être acceptés qu’éprouvent nombre de jeunes musulmans peut expliquer en partie le phénomène. Ce sentiment est de surcroît renforcé par l’assimilation fréquente du radicalisme et de l’islam dans l’opinion publique. Pour les communautés musulmanes plus modérées, il n’est donc pas facile de prendre clairement position contre les branches radicales.

Une politique répressive contribue également à la force d’attraction du radicalisme sur certains jeunes. Nous créons ainsi un terreau fertile pour le radicalisme, voire l’extrémisme. Imprégnés de l’idéologie radicale, les jeunes reçoivent pour mission de l’imposer aux autres, par la violence s’il le faut.

Depuis l’an dernier, Child Focus a reçu plusieurs signalements concernant des adolescents et des jeunes adultes partis au front en Syrie. Parmi eux figurent aussi des Belges autochtones convertis, ainsi que des jeunes filles. Nous traitons actuellement environ six dossiers de mineurs âgés de 13 à 18 ans, qui ont un jour claqué la porte et dont on a finalement retrouvé la trace en Syrie.

D’après une étude du Human Rights Watch, ils ne sont pas seuls. Des milices armées comme Jabhat al-Nusra mais aussi l’Etat islamique recrutent de façon systématique des enfants qui sont envoyés au front. Ils participent aux combats dès qu’ils ont 15 ans, les plus jeunes sont affectés aux services “de soutien logistique” comme les soins aux blessés, le ravitaillement, etc. Une fois qu’ils sont enrôlés, aucun retour en arrière n’est possible.

Les images qui nous parviennent chaque jour via Internet et la télévision ne laissent planer aucun doute sur la violence et les atrocités qui se déroulent en Syrie. Et pourtant, notre société reste sourde à l’angoisse et au désarroi des parents de ces enfants. Ces parents inquiets restés en Belgique ne sont pas, ou très peu, entendus par les autorités et ne peuvent guère, voire pas du tout, compter sur la compréhension de l’opinion publique, qui préfère les ranger parmi les tenants du radicalisme. Face à la stigmatisation et aux regards de condamnation dont ils sont l’objet, ils sont souvent abandonnés à leur inquiétude et leur chagrin. Ces parents méritent pourtant la même compassion et les mêmes attentions que tous les parents d’enfants disparus.

Dans le cadre de ces disparitions, Child Focus ne se limite pas à apporter son soutien à l’enquête et à encadrer les proches. Nous voulons aussi éviter la disparition de ces mineurs. Or, à partir du moment où l’on a affaire à des combattants pour la Syrie ou à des épouses pour les djihadistes, empêcher ce départ est tout sauf simple. Comment expliquer que notre pays compte le plus grand nombre de combattants partis en Syrie par habitant ? Avons-nous été trop laxistes, comme l’affirment certaines mauvaises langues ? Devons-nous chercher la solution dans la répression pure et dure ? Ou nous résigner en regardant ailleurs, le temps que le battage médiatique se calme ? La solution se trouve probablement dans la voie médiane.

Nous n’avons, en Belgique, pratiquement aucune expérience dans le domaine de la prévention de la radicalisation ou de la déradicalisation de jeunes qui embrassent une idéologie extrémiste. Les initiatives et les projets en ce sens se multiplient, mais il ne suffit pas qu’une poignée de bourgmestres balaient devant leur porte et prennent une série de mesures ponctuelles. Fournir aux écoles des listes “de symptômes” susceptibles d’indiquer une radicalisation ne résoudra pas non plus le problème. Ces initiatives, qui naissent souvent de bonnes intentions mais sont isolées, peuvent produire l’effet inverse à celui recherché et accroître l’attirance des jeunes pour le mouvement radical. Il faut donc élaborer une approche multidisciplinaire et intégrée, où les mesures préventives, curatives et répressives se complètent et se renforcent.

Tous les acteurs de terrain qui sont, d’une manière ou d’une autre, confrontés au phénomène – la police, la Justice, les services sociaux, la sécurité d’Etat, les écoles, la communauté musulmane… – doivent prendre leurs responsabilités afin de livrer une attaque conjointe et cohérente contre le radicalisme et toutes ses conséquences.

En ce qui concerne la prévention et l’approche curative, nous pouvons certainement nous appuyer sur les expériences – aussi bien celles qui se sont avérées fructueuses que celles qui se sont soldées par un échec – liées aux programmes de déradicalisation mis en place aux Pays-Bas, en Norvège ou en Allemagne. Au moment de développer de tels programmes, il faut réfléchir soigneusement au phénomène social que l’on veut cibler. Il ne faut pas uniquement mettre l’accent sur la déradicalisation individuelle, mais déployer aussi des mesures pertinentes au niveau collectif. Une réforme sociale et un débat public plus inclusif offriront un terrain propice au recul des idées radicales. Il faut cependant redoubler d’attention dans les aéroports, les ports et les gares en présence d’enfants voyageant seuls.

Certains de ces jeunes, filles ou garçons, reviendront peut-être un jour en Belgique. D’autres pas. Ils rentreront d’une zone de conflits et auront inévitablement vu, ou même commis, des actes barbares. Dans leur intérêt comme dans celui de notre société, nous ne pouvons nous permettre de baisser les bras. Nous devons travailler à la réhabilitation et à la réinsertion de ces enfants soldats et victimes de mariages forcés.

Nous ne pouvons pas non plus être naïfs et fermer les yeux sur la menace du terrorisme ou les crimes de guerre. Dès l’instant où la sécurité et l’intégrité d’êtres humains ou de notre société sont menacées ou violées, des mesures répressives doivent bien entendu être mises en œuvre. Il doit s’agir d’un ultime recours car, bien qu’elles soient parfois très efficaces à court terme, elles peuvent produire l’effet contraire à long terme et nous entraîner dans un cercle vicieux où l’escalade de la violence et de la radicalisation ne cesse jamais.

Plusieurs conditions doivent être réunies si l’on veut mettre en place une politique efficace de prévention et de lutte contre la radicalisation, à savoir des moyens financiers suffisants, une bonne coordination et une réelle collaboration entre tous les intervenants. Seule cette démarche nous permettra d’empêcher que des enfants disparaissent et soient utilisés comme