Une carte blanche de Pierre Defraigne, Directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d’Europe, Directeur Général honoraire à la Commission européenne

Le XXIe siècle marque une rupture géopolitique radicale, car l’enjeu des tensions passe de la rivalité des États à la survie de l’humanité face au péril environnemental. Le climat s’impose comme un puissant facteur d’unité du monde. Il ne s’agit plus d’abord de la quête de l’hégémonie entre États, mais de la recherche d’un équilibre viable entre biosphère et humanité. Car nous sommes désormais exposés à trois mêmes périls : changement climatique, destruction de la biodiversité et pandémies à répétition. Certes, les rapports de force stratégiques resteront un facteur structurant de l’ordre mondial, mais ils sont subordonnés à la lutte de toute l’humanité contre les mêmes dangers. Ils appellent une coopération entre tous les États, Chine et États-Unis compris, malgré leur rivalité systémique.

L’Europe a ici un rôle majeur à jouer et d’abord par son exemplarité dans la lutte climatique qui appelle la résorption du fossé Nord-Sud, un aspect en effet indissociable à travers les migrations intercontinentales, notamment avec l’Afrique.

L’Occident, contraint de s’ajuster

L’Europe est en effet comptable de l’ordre du monde issu de deux siècles d’hégémonie occidentale. En inventant le capitalisme et l’État de droit au moment de la Révolution industrielle, l’Europe s’est en effet donné les deux outils de la modernité du monde occidental. Ils se sont révélés, à travers les luttes coloniales, les instruments de son hégémonie sur le monde. La division internationale du travail qui perdure aujourd’hui s’est ainsi trouvée façonnée par les besoins de l’Occident. Le prix en a été la part du lion pour l’Ouest, avec deux conséquences : un fossé économique entre pays avancés et anciennes colonies, et une détérioration de la biosphère terrestre, aujourd’hui à un stade critique.

Avec la mondialisation des années 1980, l’Occident a aujourd’hui perdu son emprise sur le monde : la renaissance de l’Asie et l’émergence de la Chine comme rival hégémonique des États-Unis, forcent aujourd’hui l’Occident à s’ajuster et, notamment l’Europe, à construire un modèle social compatible avec l’environnement, mais aussi avec le développement soutenable du reste du monde. C’est la mort du néolibéralisme occidental et l’ouverture d’un nouvel horizon pour la pensée politique en Europe. Dans cette conversion forcée, l’Europe peut en effet trouver ce qui lui manque depuis trois quarts de siècle, pour se doter des deux fondements d’une démocratie vivante : un Exécutif fort et un démos européen. L’UE élargie au continent a été jusqu’ici réduite à un espace économique traversé de rivalités et de hiérarchies non avouées, notamment entre Est et Ouest, entre France et Allemagne qui décrochent insidieusement l’une de l’autre. Le ciment démocratique n’a pas encore pris, témoins les tensions avec la Hongrie et la Pologne. C’est que les mémoires des peuples ne sont pas les mêmes entre l’Europe atlantique et libérale et l’Europe continentale et de tradition autoritaire.

L’interférence américaine qui vient

Mais un projet commun visant à unifier le monde sur des bases plus justes et plus soutenables ne serait-il pas de nature à donner un nouveau sens au projet européen par la hauteur et l’ampleur de sa dimension éthique ? Ne faut-il pas moins qu’une perspective humaniste et universelle pour amener les États à consentir les transferts de compétences nécessaires à reconstituer la souveraineté de l’Europe dans les domaines monétaire, stratégique, technologique, sanitaire, énergétique ? Sans souveraineté, la démocratie est largement un leurre, faute d’emprise sur le réel. L’UE-27 est aujourd’hui encore loin du compte. Elle vise plus à préserver les États qu’à promouvoir un bien commun européen. Ses failles structurelles et ses dysfonctions institutionnelles la condamnent à réagir - toujours trop peu et trop tard - au lieu d’anticiper et de peser dans la gouvernance multilatérale.

La crise de la démocratie européenne, en ce moment décisif où le monde est en recherche de nouvelles valeurs et d’un nouveau modèle de développement global, doit aussi beaucoup au caractère inarticulé et inachevé de la division du travail entre les capitales et Bruxelles. La règle de l’unanimité au sein du Conseil européen et la faiblesse politique d’une Commission en surnombre et privée de l’élan d’un démos transnational malgré le Parlement européen, condamnent l’Europe au suivisme. Témoin la reprise en mains de l’Alliance atlantique par Joe Biden, sitôt Donald Trump renvoyé à la petite histoire américaine : retour au Cop21, consolidation des liens avec la Turquie, relance de l’Otan, agenda fiscal pour les multinationales avec imposition de la norme américaine de 28 % aux USA et 21 % sur les profits dans tous les pays de l’OCDE, Irlande comprise. Prend-on la mesure de l’interférence américaine qui s’annonce dans la définition du modèle européen par les Européens eux-mêmes ?

Un immense chantier

Déjà l’Europe aborde l’après-Covid avec un retard considérable sur l’Amérique et la Chine et voit ses propres divergences internes augmenter notamment entre l’Allemagne d’un côté, l’Italie et la France de l’autre. La mise en place d’un plan de relance, relativement modeste, s’avère compliquée par les manœuvres politiques et par un débat juridique en Allemagne. Et puis viendra le temps de l’apurement incontournable de la dette Covid qui pourrait se compliquer d’un relèvement des taux obligataires. Ils vont aggraver les écarts structurels au sein de l’UE-27.

L’Europe reste confrontée au verrou de l’unanimité, à l’étroitesse de la zone euro incapable, faute des outils adéquats - impôt et emprunt européens - de fournir au monde un euro de réserve équivalent au dollar. Le progrès vers une autonomie stratégique, au sein de l’Otan, reste virtuel. Le marché intérieur reste incomplet et inachevé dans des secteurs stratégiques comme l’énergie et le numérique. Les fondements démocratiques de l’UE sont minés par les choix autoritaires de certains nouveaux États-membres.

Bref, l’Europe au lendemain du Covid-19 débouche sur un immense chantier ouvert. Le travail de conscientisation des citoyens éclairés doit être entrepris par de grands partis transnationaux à naître, porteurs de visions audacieuses sur le rôle de l’Europe dans le monde et sur les conditions internes de sa robustesse. Mais avant tout, le projet européen doit redevenir civilisationnel : une ouverture au bien, au vrai et au beau, sous-tendue par une vie de l’esprit.

>>> Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.Titre original: "Pour une Europe-puissance civilisationnelle".

>>> Illustration: Blaise Dehon.