Une contribution de Benoit Wautelet, Maitre-assistant en langue française HELHa (Braine-le-Comte). Co-auteur de référentiels grammaticaux.

Historiquement, à la moitié du XVIIe siècle, l’orthographe française a été fixée pour exclure. Le Dictionnaire de l’Académie ne s’en cachait pas : il s’agissait de "distinguer l’honnête homme des ignorants et des simples femmes". C’était un savoir de savants sachants, la chasse gardée d’une élite férue d’étymologie et jalouse de son pouvoir.

En créant ainsi l’orthographe, il est arrivé que des erreurs soient commises : les réformes successives n’ont en fait tenté que de les corriger, et non pas de simplifier comme on l’entend régulièrement. Les derniers soubresauts en date sont les rectifications de l’orthographe de 1990, reconnues par l’Académie française et recommandées dans l’enseignement depuis quelques années.

A bien y regarder, les refontes rectificatives ne proposent finalement que de minimes (mais ô combien louables !) avancées. En outre, l’orthographe n’a pas toujours eu l’importance sociale qu’on lui connait et assigne aujourd’hui. Il fut un temps où une grande tolérance était de mise : de grands auteurs pouvaient écrire un même mot de différentes manières dans leur œuvre sans que personne ne s’en offusque.

Actuellement, depuis l’obligation scolaire, l’orthographe constitue un acteur social de tout premier plan : c’est un vecteur de reconnaissance (ceux qui maitrisent l’orthographe et qui peuvent parfois en éprouver une fierté arrogante) et de rejet (ceux qui ne savent ni lire ni écrire et en nourrissent qui un complexe d’infériorité qui un réflexe de repli sur soi-même). Il y a ceux qui savent lire et écrire et il y a les autres.

L’orthographe exerce une violence sociale énorme. Un tiers de millénaire après sa création, n’est-il pas temps de réviser le rôle de l’orthographe et d’enfin réfléchir à une orthographe qui inclut ? L’idée n’est pas de proposer une orthographe phonétique (un leurre inaccessible à la langue française) ou bêtifiante. Le propos est de donner du sens à l’orthographe, de la rendre sociale, d’en faire un outil au service de tous et non une arme du pouvoir : simplifier l’orthographe effacerait les conséquences sociales et économiques de l’analphabétisme et de l’illettrisme.

Ceux qui savent l’orthographe n’en seraient aucunement affectés. Davantage de personnes accéderaient au sens : tout humaniste qui se targue d’orthographe devrait abonder dans cette direction. L’orthographe opaque du français éloigne beaucoup de gens de l’accès au sens, de la compréhension des faits; et partant, de la culture et de l’autonomie.

Des modèles allant en ce sens existent déjà : notamment l’"ortograf alternativ" du Groupe Défi Accessibilité (www.gda-qc.com), destinée à des enfants atteints de déficiences intellectuelles légères ou profondes. Cette tentative est à comparer au braille.

Pour créer une orthographe démocratique (c’est-à-dire accessible à tous) et sociale (ayant un rôle d’inclusion fort, devenant un vecteur de partage et d’échanges), il suffirait de suivre quelques principes directeurs.

En voici une liste non exhaustive.

1. L’usage doit primer sur la norme (les graphies réellement rencontrées doivent avoir plus de poids que les graphies idéalisées des référentiels).

2. Le nombre de graphèmes codant un phonème doit être drastiquement baissé.

3. Les lettres muettes et les doubles consonnes doivent être enlevées lorsqu’elles ne sont pas utiles à l’intégration à une famille de mots, n’ont pas de rôle dans la morphologie (marques de genre et de nombre) ou dans la prononciation.

Les petits chaperons de l’orthographe crieront sans doute au loup du nivèlement par le bas et digèreront mal leur grand-maire… Simplifier drastiquement l’orthographe afin de lui donner un rôle social inclusif, où serait le mal ?