Une opinion de Johan Albrecht, docteur, professeur (Université de Gand – Faculté d’économie et de gestion) et de Koen De Leus, économiste en chef (BNP Paribas Fortis).

Pour limiter le réchauffement de la Terre à 2°C maximum, l’économiste Christian Gollier plaide dans son livre Le climat après la fin du mois pour un prix de 50 euros par tonne de CO2. Ce prix minimum devrait se traduire à terme par des changements de comportement et surtout par la recherche de technologies pauvres en carbone. En introduisant une taxe carbone, les pouvoirs publics pousseront les forces du marché à trouver des solutions au problème climatique. Résultat: cela créera automatiquement de nouveaux marchés tandis que les entreprises les plus grosses émettrices de carbone se verront exclues ou incluses par le mécanisme de neutralité carbone. Il ne faut donc pas s’étonner que les économistes plaident depuis 1973 pour l’introduction d’une taxe carbone.

Mais tout ajustement à des changements de prix relatifs prend du temps, en particulier parce que tout le monde ne peut pas investir dans les technologies pauvres en carbone en un claquement de doigts. Comme c’est le cas avec toutes les taxes, la facture sera supportée par les parties qui ne peuvent pas réagir – ou alors lentement – à la nouvelle réalité du marché. Et cette facture peut faire mal. Avec des émissions directes de 6 tonnes par personne en France, cela implique selon Gollier un coût de 300 euros par habitant et par an. La société de consultance Climact estime les émissions directes en Belgique à 10 tonnes par habitant, ce qui revient à un coût minimum de 500 euros par personne et par an. Depuis les protestations des "gilets jaunes" en 2018, nous avons compris que l’introduction soudaine d’une taxe carbone était porteuse de risques importants. Ce mouvement fut le résultat d’un projet d’augmentation de 3 centimes des accises françaises sur les produits énergétiques. En combinant cette taxe avec un chèque énergie de 50 euros, cette hausse aurait réduit le pouvoir d’achat d’à peine 20 euros par an pour les 10% des ménages les plus pauvres.

Prévention des fuites de carbone en Europe

En Europe, les grandes entreprises énergivores sont confrontées depuis plusieurs années à un prix du carbone via le système d’échange de droits d’émission ou ETS. Le système européen d’échange d’émissions n’a pas réalisé un parcours sans faute, mais le prix d’une tonne de CO2 est passé de 21 euros en avril 2020 à 43 euros aujourd’hui. Le marché a compris que les ambitions de l’Europe en matière climatique pouvaient avoir des conséquences importantes. Au sein du plan de relance Next Generation EU, une taxe compensatoire sur le carbone est prévue aux frontières extérieures de l’Union pour garantir un "level playing field" et prévenir toute fuite de carbone.

L’Europe a pour ambition d’être le premier continent pauvre en carbone à l’horizon 2050, mais dans le reste du monde également, les entreprises font leurs comptes. Une enquête menée par le consultant McKinsey révèle que près de 25% des 2.600 entreprises interrogées fonctionnent avec un prix interne du carbone et que 22% ont l’intention d’introduire ce système au cours des deux prochaines années. Le coût de la réduction des émissions varie fortement d’un secteur à l’autre. Le consultant Planetrics a calculé qu’avec un prix de 100 dollars par tonne de CO2, soit un peu plus de 80 euros par tonne, la capitalisation boursière des 1.000 plus grandes entreprises au monde baisserait de 3,7%. Ces 100 dollars sont le prix minimum proposé par un groupe de travail dont fait partie le lauréat du Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz pour maintenir le réchauffement en dessous de l’objectif de 2°C. Pour les 29 entreprises les plus énergivores – sociétés sidérurgiques, cimentiers et sociétés énergétiques – cela représenterait un coût annuel supplémentaire – à émissions inchangées – de 45% de leur Ebitda 2019.

Mise en place d'autre technologies

L’impact du prix du carbone dépend des politiques de soutien. Nous savons par exemple que le prix du carbone ne peut générer à lui seul des innovations technologiques radicalement différentes, mais il peut surtout accélérer la mise en place des technologies pauvres en carbone déjà disponibles sur le marché. Une politique technologique ambitieuse est nécessaire pour préparer une innovation radicale. Depuis 20 ans déjà, l’Agence Internationale de l’Énergie plaide pour que les budgets publics consacrés à la recherche sur les technologies énergétiques soient multipliés par dix. Par ailleurs, le prix du carbone seul ne conduira pas à des décisions d'investissement majeures telles que la rénovation énergétique de maisons anciennes et énergivores. Nous avons besoin pour cela d’une réglementation efficace. En Belgique, 4% à peine des logements privés sont future-proof dans la perspective climatique de 2050 de sorte que la plupart des propriétaires sont confrontés à des rénovations coûtant en moyenne de 50.000 à 65.000 euros. Un investissement important, certes, mais c’est précisément grâce à ces travaux de rénovation que la maison conservera sa valeur. Et la facture énergétique annuelle baissera. Aucun problème donc pour les ménages à haut revenu.

Habitations énergivores et tensions sociales

Mais le pays compte également de nombreux propriétaires n’ayant pas les moyens financiers pour rénover. Et une partie importante des ménages à bas revenus vivent aujourd’hui dans des habitations louées énergivores offrant une qualité de vie loin d’être idéale. Ces ménages ne peuvent être oubliés dans la transition énergétique. Qui a envie d’une transition énergétique en 2050 avec des logements hyper efficaces pour les hauts revenus et des logements inefficaces avec une facture de consommation élevée pour les bas revenus ? Cette dynamique de marché est souhaitable et pour cela nous nous tournons naturellement vers les pouvoirs publics. Jusqu’à présent, les forces du marché n’ont jamais pu résoudre le problème de la hausse des inégalités et de la pauvreté. La politique d’accompagnement comporte donc une importante dimension sociale. Sans cette dimension, la facture des tensions sociales risque d’être plus élevée que celle de la taxe carbone.

>>> Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : " En plus des règlementations, la taxe carbone pourrait contribuer à une transition énergétique inclusive".