Psychothérapeute

Auteur de "Epanouie avec ou sans enfant" (Ed. Anne Carrière) (1)

On observe que s’il y a de moins en moins d’enfants chez nous, les raisons en sont multiples. En effet, de plus en plus de femmes ne peuvent pas avoir d’enfants, d’autres n’en souhaitent pas, et toujours davantage se questionnent à ce sujet. Comment expliquer ce nouveau phénomène de société ?

Certaines ne peuvent pas avoir d’enfant biologique. De manière très pragmatique, plus une femme est jeune, plus son système de reproduction est efficace. Dans notre société, la moyenne d’âge de la femme à la naissance de son premier enfant est de 29 ans, mais de plus en plus de femmes attendent l’approche de la quarantaine pour se décider à procréer. Elles découvrent alors parfois que cela s’avère plus compliqué qu’elles ne l’avaient imaginé. On réalise aussi, par exemple, que les pesticides, largement utilisés chez nous, ont une influence négative sur la fertilité masculine, et par conséquent sur l’impossibilité physiologique d’une procréation sans assistance médicale pour de nombreux couples.

D’autres ne souhaitent pas être mères. Aujourd’hui, l’identité de la femme n’est plus focalisée sur sa maternité. Après des études - qu’elle a choisies -, elle s’investit généralement dans une profession qui l’intéresse. C’est pourquoi il n’est plus rare qu’une femme décide, sans souffrance aucune mais au contraire par choix délibéré, de ne pas consacrer sa vie à la maternité. On commence d’ailleurs à reconnaître que la parentalité n’est plus la panacée concernant l’épanouissement personnel et/ou de couple.

La plupart sont en questionnement face à leur maternité potentielle. Dès le moment où un espace de questionnement est ouvert, les réponses doivent se chercher individuellement car, aujourd’hui, elles ne sont plus dictées de manière uniforme par la société.

Les femmes qui souffrent du fait de ne pas avoir d’enfant peuvent se retrouver confrontées à un sentiment d’ambivalence assez marqué face à leur désir de maternité. Il existe différents enjeux psychiques, notamment celui engendré par une sorte de message double qui crée chez certaines personnes un conflit psychique dont elles n’ont pas toujours conscience. Par exemple, la petite fille a souvent reçu le message que, adulte, étant donné son capital de reproduction, elle deviendra nécessairement mère. On fond dès lors l’identité de la femme dans celle de la mère.

Mais, adolescente, contrairement aux époques précédentes, la contraception fera partie de ses premières prémisses amoureuses.

Comment s’inscrit la contraception dans le psychisme féminin ? Elle fait prendre à la femme la position de "Je ne veux pas d’enfant maintenant, car ce n’est pas le bon moment et ce n’est peut-être pas la bonne personne". La contraception crée donc une fracture avec le premier message intégré lorsqu’elle était enfant. La femme ressent parfois à ce propos une souffrance qui lui apparaît alors inextricable.

Les femmes souhaitent souvent rencontrer un homme qui correspondra à tous leurs désirs : un homme qui les fera vibrer amoureusement, un homme qui les rassurera sur le plan matériel, et un père stable et fiable pour leurs enfants. Si elles ne sont pas entrées dans le modèle classique d’un couple avec enfant, elles risqueront de désespérer progressivement de rencontrer celui avec qui construire ce foyer rêvé. Plus le temps passera, plus elles se construiront en tant que femmes et plus elles deviendront exigeantes, et peut-être ne rencontreront-elles pas d’homme avec qui fonder cette famille souhaitée. Elles devront alors faire le choix soit de tenter la maternité biologique seules, sans compagnon, avec le risque que leur capacité de reproduction ne leur en permette plus la réalisation, soit de commencer un processus de deuil par rapport à la maternité biologique.

D’un point de vue sociétal, nous pouvons observer que nous sommes à la croisée de différents courants.

- Nous sommes à la fois dépositaires d’une éducation d’inspiration judéo-chrétienne qui prône la parentalité ("Croissez et multipliez-vous") et d’une laïcité de plus en plus répandue qui, elle, laisse le libre choix à l’individu.

- Il existe un débat fondamental entre les natalistes et les antinatalistes. Les natalistes s’inquiètent de la diminution spectaculaire de la natalité et craignent de vivre dans un monde de vieux, tandis que les antinatalistes affirment que s’il n’y a plus assez d’enfants de par chez nous, il en existe suffisamment au niveau mondial. Ils dénoncent aussi l’impossibilité pour la terre-mère - telle qu’elle est exploitée aujourd’hui - de nourrir correctement autant d’individus sans en épuiser les ressources.

- Nous sommes dans une société qui est en même temps nantie et en crise économique, deux facteurs qui interviennent dans la baisse de la natalité. D’une manière générale, plus un Etat est riche, moins il aura d’enfants. La richesse entraîne un individualisme, le désir de jouir de la vie et de conserver son patrimoine. Le ralentissement économique, lui, va susciter des inquiétudes face à l’avenir, et les futurs parents décideront souvent pour cette raison d’avoir un nombre d’enfants moins élevé qu’ils ne l’auraient souhaité.

- La contraception a - paradoxalement - créé la notion du désir d’enfant. Auparavant, l’enfant venait naturellement, il n’y avait pas de réflexion à ce propos, si ce n’est de chercher à éviter les grossesses indésirables. Cette ouverture au désir d’enfant permet d’analyser les nombreuses strates inconscientes qu’il comporte, notamment l’espoir d’être aimé inconditionnellement, le désir d’appartenance, le besoin de reconnaissance, celui de donner un sens à sa vie, le désir narcissique de se prolonger à travers un enfant beau, intelligent, etc.

- Notre société est narcissique, c’est l’image de soi qui est valorisée. Les messages concernant la parentalité sont contradictoires : on valorise la parentalité, ce qui provoque un sentiment de mal-être identitaire chez ceux qui n’ont pas d’enfant alors qu’ils le voudraient, mais l’on n’a jamais autant idéalisé l’épanouissement personnel, ce qui favorise une exaspération chez les parents qui reprochent à leurs enfants de leur demander tant d’énergie. Nous pouvons dès lors différencier le désir d’enfant du projet d’enfant : alors que le désir d’enfant est synonyme de souhaits conscients et inconscients de se satisfaire pleinement soi-même, le projet d’enfant, lui, parle de la décision de s’occuper d’un enfant au quotidien, week-ends et vacances compris, en plus de sa journée de travail rémunéré. C’est ce que j’appelle la décision de s’engager comme éducateur bénévole : il s’agit de faire de sa parentalité son hobby principal.

Il est par conséquent de plus en plus rare qu’une femme ait des enfants sans se questionner, et lorsqu’on s’interroge à ce sujet, il n’y a plus de certitude absolue comme dans le passé que la femme choisira nécessairement la maternité.

Les messages de notre société sont contradictoires, et c’est ce qui crée un espace de tension créatrice. Si cette tension est loin d’être confortable, elle ouvre à la possibilité de développer une vie féconde avec ou sans enfant

(1) Vient de paraître. Isabelle Tilmant, 43 ans, a exercé comme psychothérapeute familiale au sein d’un hôpital universitaire de Bruxelles. Elle travaille en tant que psychothérapeute clinicienne depuis plus de quinze ans.