Une chronique de Laura Rizzerio, professeur de philosophie à l'UNamur.

Les réactions des citoyens à l’annonce du déconfinement progressif laissent croire que nombreux sont ceux pour qui il est plus aisé de se plier à des règles imposées que d’exercer leur responsabilité individuelle. Explications.

Le pays est entré depuis quelques semaines dans la période de déconfinement et il est facile de constater que cela ne va pas de soi. Le déconfinement amène en fait un lot de nouvelles règles dont l’interprétation suscite aujourd’hui pas mal de polémiques et d’insatisfaction.

Si les experts épidémiologistes ont été clairs en affirmant que la courbe épidémique peut repartir à la hausse si l’on ne respecte pas les règles de distanciation sociale même en période de déconfinement, nombreux sont ceux qui considèrent que les autorités ne l’ont pas été suffisamment, et ils réclament plus de clarté concernant ce qu’on peut faire et pas faire pour éviter tout risque. Les règles imposées sont dénoncées comme floues et contradictoires.

Or, lors de sa dernière conférence de presse, la Première ministre a fait appel à la responsabilité des citoyens pour permettre au mieux le déconfinement. Mais à en juger les réactions enregistrées, on dirait que l’appel à la responsabilité passe moins bien que la mise en place de règles strictes. La demande de précisions détaillées à propos de celles-ci laisse croire que nombreux sont ceux pour qui il est plus aisé de se plier à des règles imposées jusque dans le détail de leur quotidien que d’exercer leur responsabilité individuelle. L’exemple du port du masque est significatif à cet égard. Certes, personne ne met en doute que la présence de règles générales, élaborées par des experts, soit indispensable pour affronter une pandémie, mais l’instance avec laquelle on exige que ces règles puissent indiquer le comportement à adopter en chaque situation particulière me paraît inadéquate, car elle entre un conflit avec l’exercice de la liberté individuelle. Il s’en suit alors que la règle est critiquée comme inutile ou impossible à observer lorsqu’elle n’est plus reconnue comme adaptée à la situation. Elle est alors délaissée ou contournée. C’est d’ailleurs ce qui se vérifie pour le moment en de nombreux endroits et qui engendre insécurité et confusion.

Mais pourquoi sommes-nous plus satisfaits d’avoir de règles à suivre à la lettre que d’en être appelés à l’exercice de notre responsabilité ? La réponse peut sans doute être trouvée dans la logique utilitariste qui imprègne la culture contemporaine et qui a fait du calcul d’intérêt le critère d’organisation de la société. On en arrive alors à se convaincre que la sécurité et le bien-être de tous ne dépendent pas de choix librement posés et orientés vers le bien, mais du calcul des experts et du respect des règles qu’ils imposent. La peur, la volonté de s’assurer contre tout risque finissent alors par avoir raison de la liberté.

Des règles qui ne brident plus la liberté

Pourtant, toute véritable attitude éthique (le respect et l’attention que l’on doit à chacun ainsi qu’au bien commun) nécessite l’exercice de la liberté. Si les règles - ou les normes, voire les lois - sont nécessaires, c’est en tant que balises capables d’orienter l’aspiration de chacun au bien et de la diriger vers des fins non égoïstes. Elles ne peuvent pas définir les comportements dans tous les détails des situations particulières. Ainsi comprises, les règles ne brident plus la liberté mais lui permettent au contraire de s’exprimer pleinement.

Or cette véritable attitude éthique me paraît nécessaire pour l’organisation d’une société saine, où chacun se sent responsable du bien de tous, acteur du vivre ensemble et de l’organisation socio-économique de son pays. Et aujourd’hui elle me semble davantage exigée pour retrouver une certaine normalité dans la situation de pandémie que nous vivons. Sur ce point, l’effort des pouvoirs publics devient essentiel. C’est de leurs décisions politiques que dépend surtout la promotion de l’attitude éthique et responsable du citoyen.

L’appel à la responsabilité qu’ils ont lancé aux citoyens pour faire face à la crise sanitaire se retourne alors vers eux, chargés qu’ils sont de la gestion de la res-publica. Sont-ils prêts à assumer les responsabilités qui leur incombent en affrontant, par des mesures politiques adéquates, la nouvelle vague de pauvreté et de détresse économique, écologique et sociale qui est en train de déferler sur la société au risque de la noyer ? Pour le coup, dans leur cas, le "s’en laver les mains" n’est sans doute pas le geste barrière le plus approprié.

Chapô et intertitre sont de la rédaction.