Une opinion de David Bertrand, professeur de psychologie à la Haute Ecole Vinci.

Depuis que de Donald Trump s’est lancé dans la course à la présidentielle américaine il y a cinq ans, et jusqu’à ce jour, nous sommes beaucoup à nous indigner et à être dans l’incompréhension à chaque fois que nous sommes témoins de nouveaux propos outranciers de sa part, de nouveaux mensonges, de nouvelles décisions et de nouvelles bourdes qui feraient sourire si elles n’avaient pas souvent des conséquences désastreuses. Cependant, rien de ce qu’il a fait ou dit ces dernières années jusqu’à aujourd’hui n’est réellement surprenant, et ce pour une raison : sa personnalité. Même si elle n’est pas figée et qu’elle évolue, la personnalité est connue pour être stable dans le temps. Elle est constituée d’un ensemble de traits qui peuvent expliquer notre façon de gérer nos émotions, notre manière de mener nos relations sociales et notre façon de penser. On peut être extraverti, sociable et agréable, ou au contraire introverti, désagréable et solitaire. Ces traits définissent qui nous sommes et ont un impact majeur sur notre vie. Et une chose est sûre, Trump n’a pas changé, il est toujours resté fidèle à lui-même.

Dès le début de son mandat présidentiel, la question de sa santé mentale et de sa capacité à gouverner a été posée. Mais semble qu’il y ait eu chez beaucoup une confusion entre deux concepts : celui de maladie mentale et celui de trouble de la personnalité. Pour être clair, Trump n’est pas "fou", du moins dans le sens clinique du terme, c’est-à-dire qu’il ne souffre pas a priori de symptômes de type psychotiques, comme par exemple une déconnexion avec la réalité qui se manifesterait par des pensées délirantes ou des hallucinations. Même si beaucoup d’idées de Trump ont un caractère a priori irrationnel, c’est quelqu’un de très pragmatique et il a démontré à de nombreuses reprises qu’il savait se montrer très habile pour manipuler la réalité dans son propre intérêt.

Narcissisme, paranoïa et comportement antisocial

Il existe plusieurs troubles de la personnalité. Parmi les troubles les plus connus, on peut citer la personnalité antisociale, psychopathe ou encore narcissique. Même si les psychologues et les psychiatres ne posent jamais un diagnostic sur une personne qu’ils n’ont pas rencontré, de nombreux spécialistes se sont penchés sur le cas de Donald Trump et en ont déduit qu’il avait une personnalité narcissique, probablement une forme particulière appelée "narcissisme malfaisant". Selon John Gardner, professeur de psychiatrie à l’université Johns Hopkins, ce trouble fait encore débat, mais il comporterait trois dimensions : le narcissisme, la paranoïa et le comportement antisocial.

Il est connu que certains types de personnalité se retrouvent plus fréquemment dans certaines professions que dans d’autres. On retrouve ainsi de nombreuses personnalités narcissiques et antisociales dans le monde de la politique, du business ou de la finance par exemple. L’histoire est également marquée par toute une série de dictateurs et de despotes qui se sont montrés souvent immoraux voire même cruels dans l’exercice du pouvoir. Le psychologue canadien Robert Hare parle de "psychopathes en col blanc" pour désigner ces psychopathes qui recherchent le pouvoir et qui occupent des postes importants dans la société. Leur personnalité est caractérisée par un ego surdimensionné, une froideur affective, une tendance à la séduction, un besoin d’action et une absence de peur qui leur fait souvent prendre des risques démesurés. Ces personnes sont généralement prêtes à tout pour arriver à leur fin, elles ont des relations humaines superficielles, elles ont un manque d’empathie pour les autres et elles peuvent porter atteinte aux droits d’autrui sans ressentir la moindre culpabilité. Tout se passe donc comme si elles n’avaient pas de conscience morale. Ce type de personnalité a notamment été portée à l’écran dans des films comme "American Psycho" avec Christian Bale, "Le loup de Wall Street" avec Leonardo di Caprio ou encore la série "House of Cards" où Kevin Spacey joue le rôle du président Frank Underwood. Le psychologue Kevin Dutton a quant à lui demandé à des biographes de personnalités politiques célèbres de remplir un test de personnalité permettant d’établir un score théorique de psychopathie pour chacune d’entre elles. Et il a observé que Donald Trump obtenait les scores parmi les plus élevés, en bonne place parmi de nombreux dictateurs.

Certains spécialistes parlent parfois de "triade noir" pour qualifier ces personnalités qui ont un caractère antisocial. Le narcissique est intolérant aux critiques et peut se montrer condescendant voire virulent lorsqu’on lui fait des remarques. On peut observer ce comportement chez Trump lorsqu’il fait face à des questions de journalistes par exemple. Le machiavélique se soucie uniquement de son propre intérêt, il n’hésite pas à tromper et mentir, il ne s’encombre pas de la loi et de la morale et il a un penchant pour la fraude, notamment dans le domaine de la criminalité financière. On sait là aussi que Trump a souvent frôlé avec l’illégalité au niveau politique et financier, et il a été accusé de nombreux comportements frauduleux, notamment au niveau fiscal. Cela pourrait expliquer aussi pourquoi s’est proclamé vainqueur de cette élection alors même que le dépouillement des votes n’était pas terminé, pour ensuite réclamer un recomptage des votes tout en suggérant qu’il y aurait eu fraude… Le trait psychopathe fait plutôt référence à des comportements impulsifs, une conscience faible des conséquences de ses actes et de l’agressivité. Dans ses propos, notamment dans ses meetings, Trump s’est souvent montré insultant, méprisant et agressif envers ses adversaires et ceux qui ne le soutiennent pas. Il réagit au quart de tour lorsqu’il est contrarié, il est mauvais perdant et prend très souvent des décisions de manière impulsive, sans avoir l’air de se soucier de leurs conséquences. Le fait qu’il ait tweeté plusieurs dizaines de fois par jour et qu’il ait annoncé des décisions importantes ou viré des membres de son équipe via Twitter tout au long de son mandat pourrait aussi être un signe de cette dimension psychopathique.

Le mensonge semble également être une des caractéristiques de sa personnalité. Dans son ouvrage paru récemment, sa propre nièce, Mary Trump, qui est psychologue, n’hésite pas à le qualifier de menteur pathologique. Des journalistes ont pu estimer que depuis son élection il avait été responsable de la diffusion de plus de 20.000 mensonges, fake news, erreurs ou approximations. De plus, Trump parle toujours de lui, de ses actions et de ses idées en utilisant des superlatifs, même lorsqu’il est à côté de la plaque. A l’écouter, il aurait été le meilleur président que les USA n’aient jamais connu. Il semble ignorer ce qu’est l’humilité et il est obsédé par son image. Par ailleurs, il fonctionne en permanence avec des rapports de force et il valorise les personnes autoritaires. Ce qui pourrait expliquer qu’il ait fait régner un climat d’insécurité à la maison blanche et qu’il admire les leaders autocrates comme Vladimir Poutine, des dictateurs comme Kim Jong Un et qu’il compte parmi ses amis le président brésilien Jair Bolsonaro. Depuis ses débuts dans l’immobilier jusqu’à son élection présidentielle, Trump a su s’entourer de personnages sulfureux comme Roy Cohn, Roger Stone ou encore Steve Bannon, ce qui là encore en dit long sur son mode de fonctionnement.

Des témoignages provenant d’anciens collaborateurs, de proches ou de spécialistes de la santé mentale, comme le psychiatre Justin Frank, le décrivent également comme une personne immature, ayant un esprit chaotique et binaire, incapable de comprendre les idées complexes. Il n’arriverait pas à focaliser son attention plus de quelques minutes, raison pour laquelle il ne lit ni la presse ni les rapports qu’on lui donne quotidiennement. Il passe plusieurs heures par jour devant la télévision, en se focalisant sur les émissions qui le mettent en avant, notamment sur la chaîne Fox News. Il semble aussi que sa personnalité soit marquée par des traits paranoïaques. Il fait confiance à très peu de gens et encore moins aux institutions. Durant son mandat, il attaquait constamment les médias en les accusant de fake news dès qu’ils le critiquaient. D’après lui, une fake news n’est pas une information fausse, c’est une information qui lui est défavorable. Et aujourd’hui il se montre sceptique sur le processus électoral en cours. Cela prouve à quel point son rapport à la vérité est problématique. A l’inverse, il encense ceux qui le supportaient, y compris des groupes comme les Proud Boys ou le groupe conspirationniste QAnon, et il a toujours refusé de condamner les suprémacistes blancs car il savait qu’ils votaient pour lui. Enfin, il n’a quasi jamais fait preuve de remise en question, il a toujours cultivé la mauvaise foi et il a souvent accusé les autres de ses propres erreurs, comme l’a démontré sa gestion de la crise de la Covid-19.

Manque de compétences

Il serait facile par ailleurs de le traiter d’idiot, mais ce serait une erreur. On ne devient pas président des Etats-Unis en étant stupide. Il aurait été particulièrement doué par exemple pour percevoir les faiblesses des autres et en tirer un profit personnel. Cela pourrait expliquer en partie ses réussites dans les affaires et en politique, des milieux connus pour être particulièrement durs. Kevin Dutton a d’ailleurs démontré que le fait d’avoir des traits psychopathiques pouvaient être un avantage en politique. Par exemple l’absence d’empathie qui pousse à s’en prendre aux autres sans éprouver de remords. Cette dimension autoritaire qui plaît et qui rassure une grande partie des électeurs. Ou encore l’absence de peur et de stress, l’hyper-focalisation sur son objectif et le fait d’être prêt à tout pour l’atteindre, comme par exemple le fait de recompter les votes et saisir la cour suprême pour tenter de gagner une élection très serrée. Si certains ont perçu chez lui un manque d’intelligence, ce serait en réalité plutôt un manque de compétence et d’expérience politique, de culture générale et de capacité de réflexion. Cela s’est vu tout au long de son mandat notamment par des décisions incohérentes et des choix de personnes incompétentes à des postes clés de son administration.

Enfin, il en a choqué beaucoup en se posant dès le départ en adversaire de la presse, de la science, de l’éducation et de l’environnement. Il a stigmatisé de nombreuses fois les musulmans, les immigrés d’origine latino, le mouvement Black Live Matter ou encore le mouvement féministe. Il est également climatosceptique et il s’est retiré de l’accord de Paris sur le climat, retrait qui vient d’être officialisé. Il a fait voler en éclat l’accord sur le nucléaire iranien et a fait retirer les USA de l’OMS et de l’UNESCO, des institutions internationales considérées par beaucoup comme incontournables pour préserver la paix, la culture ou encore la santé au niveau mondial.

Si beaucoup d’entre nous en ont assez de Donald Trump, il semblerait donc bien que ce soit à cause de sa personnalité et de ses effets lourds de conséquence. En ce sens, on ne peut que donner raison à l’historienne Nicole Bacharan, spécialiste des Etats-Unis, lorsqu’elle qualifie cette personnalité d’"épouvantable". On ne peut que la rejoindre lorsqu’elle explique que ce sentiment dépasse les enjeux politiques et va bien au-delà de cette opposition entre démocrates et républicains. Un sentiment qui prend naissance à un niveau beaucoup plus profond, celui des valeurs morales qui représentent le fondement de notre démocratie et du vivre ensemble.