Une opinion de Roland Binet, chercheur sur l'Holocauste.

Il y a quelques mois, un ami attira mon attention sur un article illustré posté sur son site par Lev Golinkin, répertoriant tous les monuments nazis dans le monde, dont un en Belgique sous le titre "Nazi Collaborator Monuments in Belgium" (monuments de collaborateurs nazis en Belgique). L’auteur indiquait : "Ce monument conçu par l’artiste Kristaps Gulbis est un projet de la municipalité de Zedelgem et du Musée des occupations de Lettonie." Je décidai donc d’écrire à ce sujet. Le 23 septembre 2018 fut ainsi inauguré à Zedelgem (Flandre occidentale) un monument à la liberté en présence de représentants du conseil communal, de l’ambassadeur letton, d’un historien local ainsi que de Daugavas Vanagi, une organisation d’entraide pour les anciens membres des Waffen SS lettons. Valters Nollendsorfs, président du conseil d’administration du Musée des occupations à Riga (Lettonie), prit la parole : "Dédier ce monument, cette ruche lettone pour la liberté à Zedelgem, est un acte d’hommage pour ces quelque 12 000 de ma génération qui furent des soldats lettons dans une armée étrangère et qui furent détenus dans le camp de prisonniers de guerre de Vloethemveld à Zedelgem durant l’hiver 1945/1946…" Voici ce qu’en dit un extrait de "Laika Griezos", un site web letton officiel du camp 2227 de Zedelgem avec du contenu actualisé : "Finalement, il y a une initiative privée pour publier l’histoire du camp, de la ville, des événements, et l’histoire qui les entoure. Ensemble, ceux-ci seront un mémorial pérenne en l’honneur des Flamands et Lettons qui moururent sur le front de l’Est" (sources : Musée des occupations à Riga et Laika Griezos).

Golinkin ajoutait qu’"un grand nombre de membres de la Légion (Waffen SS) provenait de bataillons de police auxiliaires lettons qui aidèrent les nazis au massacre des Juifs". Dans une réflexion mise en ligne le 5/10/2009 dans La Libre Belgique sous le titre "Les Mémoires de Riga", j’avais déjà fustigé cette idolâtrie perverse à l’égard des légionnaires lettons qui, rappelons-le, participèrent à une entreprise de guerre d’extermination, de crimes de guerre et contre l’humanité sur sol soviétique. Le 16 mars 2012, j’ai été spectateur du défilé annuel en l’honneur de ces membres survivants des Waffen SS, acclamés par des centaines de personnes enthousiastes. Un spectacle éhonté et écœurant !

Exonération

Mais pourquoi une ville de Flandre doit-elle s’associer à ce mémorial en l’honneur d’un rêve de liberté certes, mais qui fut le fait de prisonniers de guerre de la Waffen SS ? N’est-ce pas surtout compréhensible à cause de la montée en puissance en Flandre de partis (VB et N-VA) qui n’ont jamais vraiment désavoué les collaborateurs et qui entretiennent un climat intellectuel de bienveillance à l’égard de la collaboration en occultant la réalité de la Shoah, de la répression et du poids en vies humaines ? Lev Golinkin parle "d’une tactique d’exonération des collaborateurs nazis appelés ‘combattants pour la liberté’, une tactique utilisée par les révisionnistes de l’Holocauste en Europe de l’Est, et qui marche et explique pourquoi une ville en Belgique qui a perdu 12 000 soldats et 74 000 civils a maintenant un monument célébrant les Waffen SS".

Quelques exemples ou citations permettent de comprendre pourquoi certains en Flandre considèrent encore toujours la collaboration d’un œil bienveillant : l’historien hollandais Bas Kromphout écrivit dans le Historisch Nieuwsblad de février 2011 : "Une partie importante de la direction de la N-VA a un arbre généalogique qui remonte à la collaboration flamande […] Après 1944, ces collaborateurs furent durement punis ce qui, pour eux, fut interprété comme une attaque de la Belgique contre la Flandre." Pour le dernier anniversaire de la création du Parlement flamand, ce dernier a commandité un numéro spécial en association avec Newsweek. On y retrouve (en 2021 !) comme par hasard les personnalités de Borms et Declerck, deux collaborateurs notoires (Het Nieuwsblad, 20/1/2021). On sait aussi que dans le passé de notre politique belge, il n’y eut pas que des membres en vue de partis issus de la mouvance collaboratrice qui s’agitèrent parfois avec véhémence pour demander une amnistie en faveur des collabos.

Je suis à moitié Flamand, mon grand-père a combattu durant 4 ans en Flandre pour la Belgique. Et j’habite maintenant en Flandre. Cette Flandre noire, collabo et facho, je n’en veux pas. Même si je sais qu’elle n’est pas majoritaire.