Une opinion d'Albert Guigui, Grand Rabbin de Bruxelles.

Pourquoi célébrons-nous un anniversaire ? Pourquoi faut-il mobiliser le monde entier pour se souvenir de la libération des camps d’Auschwitz-Birkenau ?

A cette question posée par d’aucuns, il faut dire et répéter : nous devons avoir des points de repère. Nous devons arrêter le temps et marquer certaines étapes de notre existence. Il est important de nourrir le souvenir.

Auschwitz ! Ce fut un espace, une épreuve, un monde pour lequel les mots nous manquent. Nous n’avons pas de mots pour penser l’abandon total, sans espoir de fuite qu’ont connu les déportés. Auschwitz incarne et symbolise un phénomène tout à fait nouveau.

Nouveau par sa vocation : exterminer et non tuer.

Nouveau par l’atmosphère très particulière dans laquelle l’extermination s’est déroulée : il ne s’agit pas, en effet, d’un accès délirant de folie meurtrière, mais d’une œuvre planifiée, étalée sur des années, sans émotion chez les bourreaux.

Nouveau par la philosophie du projet : voici un peuple civilisé qui met tout son génie inventif au service d’une seule idée : traiter des hommes non pas comme des êtres humains, mais comme des choses.

Nouveau par sa technique : pour réaliser leur projet, une immense usine, un immense complexe industriel faisant appel à des techniques originales : à savoir les chambres à gaz, les fours crématoires.

Nouveau enfin par son caractère "désintéressé". L’extermination des juifs ne représente ni un acte de vengeance ni un acte de guerre, ni un acte de répression.

C’est une œuvre qui va même contre les intérêts de l’Allemagne nazie en guerre. Bref, Auschwitz est en quelque sorte un acte gratuit visant à supprimer les juifs simplement parce que juifs. Aussi, est-il aujourd’hui, plus que jamais, important de préserver la spécificité de la Shoah. Car tous les génocides ne se ressemblent pas. Tous les crimes ne se valent pas, et tout massacre n’est pas génocide.

L’Europe risque de commettre une erreur fatale si elle ne retient des crimes nazis qu’un épisode de caractère exceptionnel. Il est impératif que l’événement de la Shoah puisse avoir une juste place dans la conscience historique européenne et reste unique en son genre.

A ceux qui seraient tentés d’oublier, notre rôle est de crier : "Soyez vigilants". Ce qui s’est produit une fois peut se produire à nouveau. La mentalité nazie est toujours là, tapie dans l’ombre, à la recherche d’êtres maudits dans lesquels elle pourrait à nouveau s’incarner. Ne lui laissons pas relever la tête. N’acceptons jamais de désolidariser notre sort de celui des opprimés et des persécutés. L’humanité est unie. Le salut de tous est lié indissolublement au salut de chacun.

Pour cela, aujourd’hui plus que jamais, nous devrons transmettre aux générations futures, les valeurs fondatrices de l’Europe, à commencer par une exigence absolue de la démocratie et du respect de la personne humaine. Comment ne pas être préoccupé par ces signes d’un antisémitisme résurgent en Europe ? Les actes antijuifs se multiplient ces derniers temps, des juifs sont assassinés en plein cœur de Paris et de Bruxelles, des synagogues sont fermées, des brimades d’enfants juifs se produisent dans nos écoles publiques. Il faut répéter que le conflit du Moyen-Orient, la misère sociale, ou l’ignorance, ne sauraient constituer des excuses ou des circonstances atténuantes à de tels agissements.

Retourner la mémoire de la Shoah contre les juifs, en osant comparer les camps d’extermination aux camps de réfugiés, nier la Shoah ou la banaliser par toutes sortes d’amalgames, exploiter les clichés de la propagande antisémite au service du combat antisioniste, tout cela constitue des comportements que l’Europe doit arrêter, non seulement par respect pour les survivants de communautés décimées il y a soixante-dix ans, mais aussi par souci de sa propre dignité.

L’Europe doit réagir avec une fermeté exemplaire pour dénoncer et combattre toute résurgence de l’antisémitisme, quelle que soit sa forme, quel que soit son prétexte. Il en va de sa force et de son avenir. L’histoire nous enseigne que les poussées d’antisémitisme sont bien souvent les symptômes d’un malaise social, d’une crise de la démocratie. C’est dire combien l’exigence de vigilance est d’actualité pour l’Europe. Aussi le souvenir de la Shoah doit nous rappeler qu’il n’est aucun combat au sein des pays dans lesquels nous vivons qui ne soit notre combat. Ne pas nous battre aujourd’hui pour lutter contre toute forme d’antisémitisme, de racisme, de xénophobie, d’intolérance d’où qu’elle vienne et quelles qu’en soient les malheureuses victimes, c’est accepter, pour notre siècle, d’autres génocides. Faisons de cet anniversaire de la libération des camps d’Auschwitz-Birkenau un combat contre tout ce qui peut atteindre la dignité de l’homme, contre tout ce qui peut la réduire ou la relativiser. Appelons les hommes et les peuples à la fraternité et à la solidarité. Mais saurons-nous rester fidèles à la mémoire des victimes de la Shoah ?

Saurons-nous transmettre aux générations futures, dans sa terrible vérité, l’héritage si douloureux du siècle écoulé ?

Saurons-nous tirer les leçons de l’histoire pour bâtir une société du respect, du dialogue et de la tolérance ?

Pour répondre à ces questions, écoutons ces propos connus du pasteur Niemöller…

"Quand ils sont venus arrêter les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.

Quand ils sont venus arrêter les catholiques, je n’ai pas protesté, je n’étais pas catholique.

Quand ils ont arrêté les juifs, je n’ai pas protesté parce que je n’étais pas juif.

Quand ils ont arrêté les Tsiganes, je n’ai rien dit parce que je n’étais pas tsigane.

Quand ils sont venus m’arrêter, il n’y avait plus personne pour protester."

Honorer la mémoire de tous les déportés morts tragiquement de souffrance et d’extermination, rappeler le souvenir de tous ceux et de toutes celles qui sont morts les mains nues ou les armes à la main : telle doit être notre réponse, si nous ne voulons pas qu’à la trahison des valeurs de l’homme s’ajoute l’outrage de l’oubli. Ce message, je voudrais l’adresser plus particulièrement aux jeunes. Ces jeunes qui seront demain les citoyens européens. Ceux et celles qui auront la responsabilité de faire échec à tout ce qui pourrait conduire à la haine et à la violence, à tout ce qui pourrait conduire inéluctablement à la barbarie. Notre grand espoir est que nos jeunes n’aient plus à revivre cela.

"Notre passé deviendra-t-il le futur de nos enfants ?" Cette question, nous devons la méditer aujourd’hui plus que jamais. C’est à vous, jeunes, que je m’adresse pour dire : n’oubliez pas le passé. C’est à vous désormais qu’il appartient de faire l’Europe, une Europe des libertés, messagère de paix et de respect de la dignité humaine.