La brutalité des évènements liés à l'avènement du Covid-19 a dépassé tous les citoyens, en ce compris les scientifiques qui n’avaient en réalité aucune connaissance de ce nouveau virus. Dans ce cadre, la forme de soumission à l’autorité de la société en l’absence de consensus scientifique pose d'importantes questions. Une opinion de Nicolas Vermeulen, chercheur au FNRS, et professeur de psychologie à l'UCLouvain.


Nombreux sont ceux qui croient savoir et peu sont ceux qui savent qu’ils croient : cette phrase résume assez bien la situation actuelle.

Depuis deux mois, nous sommes suspendus aux lèvres du Conseil national de sécurité. Depuis deux mois, nous entendons l’avis des experts. Que ce soit en Belgique ou ailleurs, il règne un grand sentiment de confusion politico-scientifique. La dangerosité du Covid-19, les projections concernant son évolution, l’utilité des masques, la Chloroquine, ou encore le (dé-)confinement : nous sommes les témoins d’un cafouillage mondial. Emmanuel Macron qui alla au théâtre le 7 mars pour inciter les Français à sortir et maintint les élections, sans parler de Boris Johnson au Royaume-Uni qui fut finalement admis aux soins intensifs. Même le nouveau héros français de la Chloroquine, le professeur Didier Raoult lui-même, souriait au sujet du Covid-19 lorsqu'il répondit publiquement le 21 janvier 2020 (la veille du confinement chinois) au sujet de la dangerosité du virus "C'est tellement ridicule que cela finit par être hallucinant". Depuis deux mois, les observateurs agnostiques - qu’ils soient citoyens, journalistes ou scientifiques - remarquent les incohérences et la versatilité des informations, des avis et décisions. C’est probablement parce qu’il n’y avait pas de consensus dans la communauté scientifique. Personne ne connaissait ce virus, nous ne disposions d’aucune information fiable, aucune "connaissance".

Les scientifiques appelés à la rescousse

Après un premier déni du "problème asiatique", le doute italien s’est installé, suivi d’une alerte générale d’ampleur mondiale. Les scientifiques sont alors invités sur le devant de la scène. D’abord pour commenter les événements, ils se voient rapidement installés bien malgré eux dans le fauteuil de l’expert puis du conseiller politique. La brutalité des évènements a dépassé tous les citoyens, en ce compris les scientifiques qui n’avaient en réalité aucune connaissance de ce nouveau virus. Toutes les connaissances, les projections, modélisations que nous implorions à ces nouveaux héros et qui nous étaient proposées, n’étaient en fait que des opinions. La plupart s’avérant non scientifiquement fondées et relativement mal ajustées à la réalité qui s’annonçait chaque lendemain.

Pourtant, la Science a justement pour mission de séparer, distinguer les faits validés scientifiquement des croyances ou opinions subjectives. Le terme "Science" signifie d’ailleurs "connaissance". Pour ce faire, le modèle scientifique repose sur des hypothèses (résultats attendus) qu’il confronte à des observations objectives par le test d’hypothèses. Après six semaines de confinement, le dernier Conseil national de sécurité a laissé un peu plus de place à l’humilité. On a pu entendre clairement qu’en réalité la gestion de cette crise est basée sur des hypothèses. Cela explique peut-être pourquoi les avis ou les résultats diffèrent, d’un moment à l’autre, d’un expert à l’autre, d’une région à l’autre ou encore d’un pays à l’autre (Pays-Bas). Nous sommes donc (dé-)confinés sur base d’hypothèses. La Science et ses experts auraient-ils été instrumentalisés pour justifier des décisions politiques ou morales?

Pourquoi acceptons-nous tout cela au nom de la science? Pourquoi considérons-nous ces avis comme parole d’évangile ?

Ce qui se cache derrière le scientifique

Et si la réponse se trouvait ancrée dans nos valeurs et nos normes, notre besoin humain de comprendre, de contrôler, de rationaliser le monde grâce au modèle scientifique (le scientisme)? Nous avons en effet créé le modèle scientifique pour éviter la subjectivité, rationaliser plus froidement et contrôler. Dans notre rejet des croyances, le scientifique s’érigeant en haut de l’échelle des valeurs par son contrôle des connaissances et le recul par rapport à sa subjectivité ou sa morale. C’est en tout cas l’idéal scientifique. C’est évidemment oublier que, derrière chaque avis scientifique, il y a un humain qui exprime des idées sur base de sa propre morale, de ses convictions. Dans une société possédant ses propres normes, il y a toujours un cadre de pensée chez celui qui rapporte ou relève les résultats. Comme chez ceux qui utilisent les résultats. Sans preuve ou connaissance scientifique, ce serait un comble d’être confinés dans notre société sur base de croyances scientifiques (hypothèses). Comme soumis à l’autorité de celui qu’une norme sociale désigne comme individu possédant la connaissance (avec ses titres et ses fonctions). La société civile laïque se retrouve d’une certaine façon à nouveau enchaînée à des croyances, issues d’une autorité scientifique (à défaut d’une autorité religieuse).

Mais est-ce vraiment dangereux et pourrait-on craindre une société scientifique immorale ? L’humanité oublie peut-être trop souvent de regarder dans le rétroviseur. Entre 1945 et 1948, au procès de Nuremberg, de nombreux nazis se défendaient en affirmant n’avoir fait qu’obéir aux ordres. Inspiré par ces éléments, le psychologue américain Stanley Milgram avait mis en place une série d’expériences qui sont aujourd’hui encore parmi les plus célèbres et marquantes du domaine. Milgram y démontra à quel point l’humain est capable de faire souffrir ou de tuer, sans raisons valables et sans réfléchir, pour autant que l’ordre vienne d’une autorité légitime (un scientifique en blouse blanche). Milgram disait simplement à ses participants qu’il fallait continuer, qu’ils n’avaient pas le choix et que c’était absolument indispensable. Une soumission à l’autorité, sans réelle justification donc ! L’inhumanité et l’immoralité révélée par le procès de Nuremberg et l’expérience de Milgram ont choqué le monde. L’humanité s’est réveillée un matin, outrée, alors que le projet politique nazi était lui-même médicalement et scientifiquement partiellement approuvé. L’eugénisme nazi, qui vantait l’amélioration de l’espèce sur base d’une interprétation darwinienne non consensuelle, était soutenu par de nombreux scientifiques et médecins de haut niveau tels qu’Alexis Carrel (Prix Nobel de physiologie et médecine en 1912).

Si le rapprochement entre la gestion de la crise actuelle et le régime nazi peut apparaître comme un raccourci brutal, il a pour objectif de rappeler que l’idéalisme scientifique de notre société n’est pas immunisé contre la subjectivité et les principes moraux qui régissent son cadre d’utilisation. Que ces principes moraux soient individuels ou collectifs. Parmi ces principes moraux, au-delà de notre modèle économique, il y a par exemple la manière dont notre société pense la vie, la sexualité, la mort ou la vieillesse (voir les propos récents du philosophe André Comte-Sponville). La question éthique du tri des patients faisant partie de cette subjectivité morale tout comme le questionnement concernant l’absence des Sciences humaines dans la composition du groupe des experts (GEES). Cette piqûre de rappel nous indique peut-être qu’après cette crise, la société civile devrait davantage réfléchir à l’indépendance des scientifiques face aux décisions politiques, en soupesant particulièrement les risques d’instrumentalisation qui y sont inévitablement associés. La science étant envisagée comme une boite à outils qu’il faut utiliser avec prudence et sagesse en respectant le mode d’emploi (épistémologie).

Une aubaine pour les lobbies climato-sceptiques

Un des critères importants pourrait être la question épistémologique du consensus au sein de la communauté scientifique. La présence d’un consensus au sein d’une communauté scientifique permet de garantir que les idées ou données ont été largement débattues et testées. Ce consensus représentant le meilleur modèle international actuellement disponible. L’absence de consensus laisse par contre trop de place à la subjectivité de l’expert, il y a parfois autant d’expertises différentes que d’experts lorsqu’une nouvelle situation est rencontrée. Ce fut le cas de la controversée Chloroquine.

Dans le cadre du Covid-19, il n’y avait aucun consensus, aucune connaissance préalables. Il n’y avait probablement pas de solution idéale a priori, certains pays appliquant les principes d’hygiène et de distanciation sociale et d’autres allant jusqu’à la solution plus stricte du lockdown (et le cadre législatif qui l’accompagne). Certains médecins choisissant telles molécules, d’autres médecins proposant d’autres cocktails chimiques. L’avenir nous dira probablement quels sont les résultats de cette expérience à échelle mondiale et si nous sommes favorables à de telles expérimentations à l’avenir. Finalement, cette forme de soumission à l’autorité en l’absence de consensus scientifique 1) pose question et 2) pourrait représenter une potentielle menace aux yeux des collègues qui démontrent avec un large consensus international depuis plus de 30 ans, preuves à l’appui, que l’activité humaine bouleverse le climat et notre environnement. Premièrement, cette soumission démontre à quelle vitesse l’espèce humaine est capable de changer ses comportements les plus ancrés (liberté de mouvement et de consommation). Cela rend l’inertie de cette même espèce face aux dangers environnementaux d’autant plus incompréhensible. Deuxièmement, le risque associé à cette situation de privation et d’incohérence scientifique est que les lobbies climato-sceptiques s’engouffrent dans cette faille pour distiller le doute sur l’ensemble des connaissances issues de la communauté scientifique. Au moment où de nombreuses normes sociales sont remises en questions, il s’agira donc de garder un recul critique face à ce type de messages, tout comme il est crucial de garder une perspective ouverte et cohérente sur la gestion de la pandémie actuelle par nos représentants politiques.

--> Le titre, le chapeau et les intertitres sont de la rédaction.