Depuis des mois, l’effervescence monte dans les médias et les réseaux sociaux dans l’attente du 21 décembre, le jour qu’indiquerait le calendrier maya pour être celui de la fin du monde. Peu de gens y croient vraiment mais font semblant d’y croire, pour se faire peur. Interviews croisées.

Père Charles Delhez, Aumônier de l’université de Namur, y enseignant les sciences religieuses

Comme chrétien, est-ce que cette annonce de fin du monde vous fait quelque chose ?

Absolument rien du tout (rire). Et je n’ai rencontré personne qui y croyait. Même si, ces derniers jours, je plaisante en disant qu’il ne sert à rien que j’écrive mon homélie de Noël, je ne sens aucun vent de panique, voire une quelconque appréhension.

Il n’empêche que cette histoire provoque pas mal de bruit…

Ce n’est d’abord pas la première fois qu’il y a la fin du monde. Je me souviens avoir vécu cela lors de l’éclipse solaire du 11 mai 1999. Là, il y avait un phénomène qui a eu lieu. Mais rien n’a suivi. D’autre part, Luther avait prédit la fin du monde pour l’année 1600. C’est donc fréquent et même normal. Je veux dire par là qu’il est légitime qu’on y pense parfois parce qu’on sait très bien que tout est mortel. A commencer par ceux que nous aimons, notre propre vie. De plus en plus, on est dans une période de crises (économique, financière, sociale, écologique, et crise de sens) et on se demande si l’humanité au bout du compte va pouvoir poursuivre sur sa lancée. Il y a donc un faisceau de petits indices qui rendent plus facile cette recherche d’une fin du monde.

Personne n’y croit vraiment, mais il y a un vrai buzz.

Si je suis un peu sévère, j’ai envie de dire qu’on a désormais besoin de buzz. Les médias surtout en ont besoin. Est-ce méchant de dire à un journaliste que c’est quelque part un sujet facile ? D’autre part, je crois que c’est une question importante. Non pas la date du 21 décembre, mais la question de la fin. Et la fin nous pose la question de la valeur de ce qui l’a précédée. Poser la question de la fin nous renvoie paradoxalement à la qualité du présent. Que fais-tu de ta vie pour le moment ? Il y a dans notre société une prise de conscience que la séquence occidentale de l’humanité est terminée et d’autre part, on sait très bien que toutes les civilisations sont mortelles. Nous sommes donc à la fin d’une civilisation et quelque chose cherche à naître.

Les gens ont-ils besoin de se faire peur ?

Ils aiment en tout cas avoir peur. La peur suscite ma réaction et donc elle me réveille. Par exemple, quand "La Libre Belgique" m’annonce qu’elle va m’interviewer, j’ai un petit peu peur. Mais, en demi-heure, je trouve des idées qui, sans cela, ne me seraient pas venues en trois jours. La peur nous renvoie à l’importance du moment présent. Si tu as peur, il est important que tu sois attentif à ce que tu fais maintenant, pour ne pas tomber sous le coup de ce dont tu as peur.

On rapproche quelquefois cette idée de fin du monde avec l’apocalypse des premiers chrétiens. Votre analyse ?

Effectivement il y a un lien. Mais il y a quand même une grosse différence entre cette peur qu’on nous fait ("tout va être fini") et le Livre de l’Apocalypse. Il est continuellement confronté à la mort puisqu’il s’agit de donner un texte d’espérance à des chrétiens qui sont persécutés. L’Apocalypse nous dit : ne t’inquiète pas, au cœur même du non-sens de ces persécutions, il y a un sens plus important qui se joue. Tu rencontres la mort, mais il y a quelqu’un qui l’a rencontrée avant toi. C’est Jésus dont tu es le disciple. Et ce Jésus, tu oses proclamer qu’il est ressuscité. Alors, sois logique : si lui est ressuscité, tu ne dois plus avoir peur de la mort. Ce message garde toute sa modernité : au cœur même des crises, il y a quelque chose qui est en train de germer.

C’est au cœur de la doctrine chrétienne d’attendre une vie meilleure dans l’au-delà. Il y a un parallèle avec l’attente de la fin du monde ?

Absolument. La plus belle définition que je connaisse de l’espérance, c’est d’un philosophe chrétien, Gabriel Marcel, qui dit : "L’espérance, c’est la volonté qui s’applique à ce qui ne dépend pas d’elle." Effectivement, le futur ne dépend pas totalement de moi, mais j’y applique ma volonté pour ma part de responsabilité. L’espérance, c’est parier sur l’avenir en changeant ma manière d’agir dans le présent.

"Ce Jésus, tu oses proclamer qu’il est ressuscité. Alors, sois logique : si lui est ressuscité, tu ne dois plus avoir peur de la mort. Ce message garde toute sa modernité : au cœur même des crises, il y a quelque chose qui est en train de germer."

Claude Javeau, Professeur émérite de l’ULB

Etes-vous personnellement ému par cette annonce de fin du monde ?

Non. Comme a dit Hume, on sait que demain sera comme aujourd’hui, mais il n’y a pas de preuve. On le pense parce que, psychologiquement, on en est sûr. Cela dit, il y a toujours une toute petite probabilité, mais, rationnellement, on ne peut pas croire cela. La revue "Histoire", qui est une revue sérieuse, titre sur sa couverture que la fin du monde n’aura pas lieu, en tout cas pas demain !

Pensez-vous que beaucoup de gens, cependant, y croient ?

J’ai rencontré des gens qui m’ont dit y croire. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Croire que cela va arriver un jour, sans avoir naturellement aucune certitude ? Comme certains croient qu’il y a une vie après la mort. Je ne vois aucun signe d’affolement. De toute façon, si c’est la fin du monde, il n’y a rien à faire. A côté de quelques illuminés, qu’on retrouve partout, je ne connais pas beaucoup de gens qui croient que cela va arriver demain. Je ne vois de grands mouvements, comme dans cet album de Tintin où un prophète dit qu’il faut se repentir, et où les gens se précipitent pour le faire. Il n’y a aucun signe de millénarisme immédiat.

Alors, comment expliquer l’engouement populaire et médiatique pour cette histoire ?

A côté d’une pensée instrumentale, notre société est depuis deux ou trois siècles fondée sur une base rationnelle, et dans le modèle fourni par la science expérimentale et ses applications techniques. Il y a toujours en double ce que Levi-Strauss appelle la "pensée sauvage" et Gilbert Durand la "pensée symbolique", héritée des Grecs. A côté d’une pensée irrationnelle, il y a quelque chose de l’ordre du mystère, où l’on cherche des correspondances. Rappelez-vous le succès du Da Vinci Code. Et des films basés sur l’œuvre de Tolkien. C’est quand même plus séduisant, plus romantique, plus extraordinaire que la science et la technique, auxquelles il faut bien le dire la plupart d’entre nous ne comprennent pas grand-chose. Une nouvelle tablette, tout le monde va évidemment se précipiter dessus mais ce n’est pas vraiment excitant. Dans notre société, on aime bien les mystères parce que justement, ils sont insolubles. Après tout, certains croient bien aux miracles.

L’homme a-t-il besoin de se faire peur ?

Je n’aime pas le mot besoin car il est un peu galvaudé. Je crois qu’il y a une attente de se faire peur, comme d’autre part des gens se lancent du haut d’une falaise avec un élastique, ou roulent à toute vitesse sur l’autoroute, ou encore ceux qui vont risquer leur fortune sur les tables du casino. A côté de tout ce qui est fait pour prévenir les risques à tout moment, il y a tout ce qui a trait aux aléas qu’on ne domine pas. Un certain frisson, comme lorsqu’on fait un trekking sur l’Himalaya ou une expédition dans le désert. Et le plus grand nombre d’entre nous vivent cela par procuration par les programmes de télévision et ce qu’ils lisent dans les gazettes.

Quelle différence voyez-vous entre cette perspective païenne de fin du monde et l’Apocalypse des premiers chrétiens ?

L’Apocalypse, c’est la parousie. C’est le dernier jugement auquel nous allons être soumis. Cela a une dimension morale et à la limite théologique, même si pour la plupart des gens, cela ne veut plus dire grand-chose. Dans ce cas-ci, il n’y a rien. On nous dit que cela va être fini parce que l’agenda maya le prévoit sur un document auquel les archéologues n’accordent d’ailleurs pas une grande importance. Le phénomène auquel on assiste est en fait le résultat d’un énorme buzz sur les réseaux sociaux friands de ce genre de choses.

Rappelez-vous le succès du Da Vinci Code. Et des films basés sur l’œuvre de Tolkien. C’est quand même plus séduisant, plus romantique, plus extraordinaire que la science et la technique, auxquelles, il faut bien le dire, la plupart d’entre nous ne comprennent pas grand-chose."