Professeur de langue et linguistique néerlandaises; Directeur des programmes de "langues et littératures modernes" et de "communication multilingue" à l'UCL.

Pour trouver un emploi en Belgique, les francophones doivent plus que jamais avoir une bonne maîtrise du néerlandais : telle est l’une des conclusions du symposium "Met Nederlands aan de slag/Au travail, en néerlandais", lors duquel différents acteurs politiques et experts ont débattu de l’importance de la maîtrise du néerlandais au sein du marché du travail. Il est urgent de taper - à nouveau et de façon répétée - sur ce clou, en espérant que celui-ci finisse par s’enfoncer !

Ces dernières années, je suis en effet de plus en plus souvent confronté à de jeunes diplômés qui - parfois en dépit des conseils avisés prodigués par leurs parents, professeurs ou amis, mais surtout en dépit des résultats de toutes les enquêtes menées par des universitaires et par les acteurs du marché de l’emploi (dont la Fédération des Entreprises de Belgique et l’Union Wallonne des Entreprises) - ont délaissé ou laissé tomber l’apprentissage du néerlandais durant leurs études secondaires ou supérieures.

Ils s’en mordent très vite les doigts dès la fin de leurs études, lorsqu’ils prennent conscience que c’est, très souvent, la maîtrise suffisante de la langue du premier marché économique de la Wallonie qui procure à leur diplôme - fût-il de haut niveau - sa véritable valeur ajoutée. Et le premier marché économique de la Wallonie, ce n’est ni la Chine, ni l’Espagne, ni les Etats-Unis, ni l’Italie, ni le Royaume-Uni, mais la Flandre. Faire fi de cette réalité équivaut à se voiler la face et surtout à ne pas donner aux futurs employés et travailleurs qui se trouvent actuellement sur les bancs de nos écoles, hautes écoles et universités les compétences en langues étrangères nécessaires qui détermineront leur insertion à la fois professionnelle et sociale.

Malgré toutes les enquêtes qui montrent donc clairement qu’en Belgique le néerlandais est un atout indispensable en vue de l’employabilité et malgré le succès croissant de l’enseignement en immersion en Wallonie, le manque de francophones bilingues néerlandais-français sur le marché de l’emploi est criant, que ce soit dans le secteur privé ou dans l’enseignement où la pénurie d’enseignants de néerlandais est de plus en plus préoccupante. Par ailleurs, on constate que le néerlandais est de moins en moins souvent choisi comme première langue étrangère dans l’enseignement secondaire. Alors qu’au début du siècle, environ 61 pc des élèves de première année de l’enseignement secondaire en Région wallonne choisissaient le néerlandais comme première langue étrangère (contre 36,9 pc pour l’anglais), durant l’année scolaire 2006-2007 ce pourcentage n’était déjà plus que de 48,5 pc (contre 49,1 pc pour l’anglais).

Quant aux chiffres concernant l’enseignement supérieur non universitaire (publiés par Philippe Anckaert (HEFF) et Dany Etienne (UCL), ils sont particulièrement accablants : sur environ 700 possibilités de formations en Communauté française, 51 pc n’offrent aucun cours de langue et seulement 11 pc d’entre elles imposent des cours de néerlandais. Dans le paramédical, moins de 2 pc des écoles supérieures imposent le néerlandais, alors que la connaissance du néerlandais est obligatoire dans les institutions hospitalières de la région bruxelloise. De plus, lorsqu’un cours de langue est proposé ou imposé, le poids de celui-ci dans la formation est par trop souvent marginal, ce qui n’incite guère les étudiants à y consacrer le temps et l’énergie nécessaires.

Si nous voulons éviter que les générations futures de jeunes francophones glissent vers la sous-qualification ou - le cas échéant - voient se fermer les portes de l’emploi stable en Belgique, il faut non seulement remettre le néerlandais à l’honneur, encourager les échanges d’étudiants vers la Communauté flamande, mais également rendre le néerlandais obligatoire dans les filières d’études dont les débouchés requièrent une bonne maîtrise de cette langue (p.ex. dans le paramédical et dans les filières pédagogiques). Nous donnerions ainsi aux jeunes francophones toutes les chances de bien maîtriser - outre l’anglais, qui reste bien sûr un must, et leur langue maternelle - la langue de pas moins de six millions de compatriotes.

Pour leur part, les jeunes (et leurs parents ?) doivent prendre véritablement conscience du fait que "se donner la peine d’apprendre la langue du voisin - plutôt que de trouver naturel que lui apprenne la nôtre, ô combien supérieure - n’a rien d’un passe-temps minable ou futile : c’est un effort qui honore et enrichit celui qui le consent, et une condition cruciale pour améliorer la compréhension, instaurer la confiance et exprimer le respect" (Philippe Van Parijs, UCL).

Si les jeunes, les (hautes) écoles et universités ont un rôle à jouer, il en va - bien évidemment - de même pour la Communauté française, en particulier les ministres de l’Enseignement obligatoire et de l’Enseignement Supérieur, qui devraient impulser une politique volontariste en la matière. Les générations futures de jeunes francophones leur en sauront gré. Alors, mettons-nous tous sans plus tarder au travail, en néerlandais !

Philippe Hiligsmann (red.) Met Nederlands aan de slag/Au travail, en néerlandais. Louvain-la-Neuve : Presses Universitaires de Louvain, 2009 (http://www.i6doc.com/doc/hiligsmann). Le titre de cette carte blanche est d’ailleurs inspiré du titre de la préface de Philippe Van Parijs. Les autres auteurs cités ont également publié dans les actes du symposium.