Nous allons élire le prochain Parlement européen qui devra traiter trois crises graves : le krach financier inéluctable, le climat avec son potentiel de rupture sociale et l’UE face aux pressions de la Chine et des États-Unis. On a besoin de talent et de courage.  
Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe. Directeur géneral honoraire à la Commission européenne. 


Dimanche, le prochain Parlement européen sera à nouveau élu avec une participation faible, exposé à une fragmentation des forces politiques et à la montée de l’euroscepticisme. Il lui incombera pourtant de traiter trois crises profondes. Chacune constituera une occasion de progrès ou de désintégration pour l’Europe. Le citoyen, lorsqu’il votera le 26 mai, devra avoir ces circonstances à l’esprit dans le choix des femmes et des hommes qu’il enverra à Strasbourg : pas des planqués en fin de carrière, mais des candidats compétents, avec des principes et du caractère, la connaissance des langues en plus. La capacité d’agir au sein d’un grand groupe sera déterminante. Car la taille du groupe (PPE, PSE, ALDE, Verts) compte dans une assemblée de plus de 700 élus. Mais le talent et le courage sont la condition de s’y faire entendre de ses pairs.

Le Parlement élu devra d’abord confirmer le choix des commissaires et du président de la Commission. En 2014, il avait poussé ses propres candidats : Schultz et Juncker. Cette fois, en choisissant comme Spitzenkandidaten des hommes du sérail sans grand relief, Timmermans (PSE de tendance néolibérale) et Weber (PPE bavarois sans expérience ministérielle), il s’est mis hors jeu. Il devra donc entériner, ou non, le choix que le Conseil européen lui présentera. Ce sera sa première tâche, mais elle sera décisive : un format hors pair comme Angela Merkel rendrait son lustre à la Commission ; un honnête courtier la confinerait dans un rôle d’appoint. Car la personnalité est tout pour diriger l’exécutif européen, et le statut politique du Parlement se trouvera grandi ou diminué par le choix du président de la Commission. Le Parlement devra ensuite peser dans le programme de la Commission pour la législature qui sera aussi son agenda de co-législateur, son rôle central. Tâche-clef pour rencontrer les attentes des Européens ! Mais la gestion intelligente des trois crises en instance comptera bien plus que le programme. Ici, la veille que doit exercer le Parlement sur le président et les commissaires sera décisive.

Revenons aux trois crises : le krach financier inéluctable et son impact sur l’euro, le climat et son potentiel de rupture sociale, la résistance aux pressions croissantes de la Chine et des USA sur l’Europe. Le vote à l’unanimité qui reste la règle au sein du Conseil sur les dossiers fondamentaux paralyse une Europe à la fois de plus en plus intergouvernementale et divisée. Elle rend l’UE inopérante devant ces défis. Il faut donc lui rendre une manœuvrabilité suffisante en supprimant le veto ouvert par la règle de l’unanimité à chacun des 27 États. Ainsi la Commission et le Parlement seraient en mesure de recréer la dynamique communautaire hors laquelle chaque crise peut marquer l’implosion de l’UE.

Krach financier et l’euro

Prenons d’abord l’euro. Même bancal, il est devenu irremplaçable. Même sans budget financé par un impôt européen, sans dette publique européenne, sans garantie des dépôts bancaires, et surtout sans un gouvernement de l’euro responsable devant le Parlement, l’eurozone peut tenir longtemps encore. Du moins aussi longtemps que les pays de la périphérie accepteront de supporter seuls le poids de l’ajustement aux déséquilibres budgétaires et extérieurs. Mais une nouvelle crise financière ferait sauter l’eurozone aux jointures, malgré le coût énorme d’une telle dislocation pour chacun des États. La reconstitution, dans la foulée, d’une Ligue monétaire du Nord regroupant l’Allemagne et ses voisins autour d’un euro fort, fractionnerait irrémédiablement l’Europe. Or la combinaison de l’hyperfinanciarisation qui persiste, de l’endettement accru des ménages et des entreprises, et de la croissance économique qui ralentit - 1,1 % pour la zone euro cette année - s’avère d’ores et déjà létale pour la stabilité financière de l’Europe. L’absence de marge de manœuvre de la BCE dont les taux sont déjà au plancher, et des États membres surendettés, comme l’Italie - d’une autre taille que la Grèce - rendent un simple remake du traitement de la crise de 2008 non plausible. Seul un saut d’intégration, aujourd’hui impensable mais concevable en cas de crise existentielle, sauvera l’eurozone. Ici, le leadership de la BCE et de la Commission seront déterminants et la vigilance du Parlement impérieusement requise.

Rude bataille pour le climat

Le climat est la seconde urgence. Son traitement postule trois conditions. D’abord, une coordination étroite par l’UE de toutes les mesures nécessaires - taxe carbone, normes d’émission, aides à l’investissement et à la reconversion- est indispensable à l’unité et à l’ouverture raisonnée du marché européen. Ensuite la solidarité devant la prise en charge de la facture climatique pour les ménages vulnérables est à la fois un devoir moral et une nécessité politique en raison du risque de blocage. Enfin, la clef du succès est la négociation d’un ordre climatique avec le reste du monde, à commencer par la Chine et les États-Unis. Seule l’UE peut y pourvoir. Mais la bataille pour le climat au sein de l’Europe sera très rude.

Face à Washington et Pékin

La troisième urgence est précisément l’antagonisme croissant entre Washington et Pékin qui évoque les prolégomènes de la guerre froide. L’Europe se laissera-t-elle happer dans la confrontation entre les deux géants qui s’annonce pour l’hégémonie stratégique du monde ? Ou arrivera-t-elle à contenir cette dérive à haut risque en rendant sa force au multilatéralisme fondé sur le droit et la négociation ? Toutefois, le pourrait-elle sans rétablir une certaine distance avec son allié américain, ce qui lui impose d’accéder à l’autonomie stratégique ? Seule une défense commune sous commandement européen au sein de l’Otan pourrait la lui assurer. Combien de temps l’Europe va-t-elle souffrir les manœuvres de Pékin et de Washington qui cherchent à la diviser sur son propre terrain, la Chine en utilisant le levier des investissements de la Route de la Soie, et l’Amérique en jouant sur les achats d’équipements militaires et l’établissement de capacités militaires, chaque fois dans les nouveaux États membres ? Là aussi croît le danger.

Le scrutin européen s’annonce difficile. Le choix du citoyen éclairé et responsable doit se faire d’autant plus exigeant.

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "Voter dimanche avec trois crises à l’esprit".