Opinions

Une opinion de Jacques Toussaint au nom du CA de l’asbl Art & Héritance.

Le débat fait rage devant le Conseil d’Etat et plusieurs recours ont été introduits depuis près de deux ans par la direction ad interim du Musée Royal de l’Armée (MRA) contre le projet de classement de deux des salles du musée ; projet initié par l’asbl Art & Héritance, appuyé par le Comité Montgomery-Tervuren  via l’asbl Pétitions Patrimoine et au final, introduit auprès des Monuments et Sites de la Région bruxelloise, compétente en la matière. Ces deux salles (la spectaculaire Salle Historique et la Salle Technique, plus austère, consacrée aux armes à feu d’avant 1914-18) sont en effet menacées de démantèlement afin de "moderniser" le musée. Quatre raisons imposent la pertinence d’un tel classement - qui tarde cependant à se réaliser.

Des chefs d’œuvre scénographiques

La première raison réside dans leur caractère intrinsèque : leur scénographie organisée de façon méthodique et cumulative en différents registres incarne le principe encyclopédique du savoir, issu en ligne directe du 19ème siècle, en lien étroit avec l’architecture du bâtiment (déjà classé) dans lequel elles s’insèrent et dont elles ont, à leur tour, modelé l’espace et la perception.

Ces deux caractéristiques leur confèrent le caractère unique de "chef d’œuvre" muséographique, un "unicum in de wereld" comme l’avaient identifié dès les années 2000, les scientifiques de ce musée fédéral. Conçues en 1923, elles ont bénéficié d’une continuité d’aménagement remarquable pendant 70 ans par les deux mêmes Conservateurs, Louis Leconte et son fils Jacques-Robert : un cas rarissime dans le monde des musées.

Classer l’atmosphère

Le projet de classement porte sur les salles prises en tant qu’ensemble (et non pas les objets pris individuellement) car de leur agencement se dégage une ambiance très particulière, celle d’un temps glorieux et révolu, quasi mythique. Ces salles constituent le cœur historique du musée ; les autres espaces – comme ceux d’autres musées construits sur le même modèle - ayant aujourd’hui disparus ou ayant été radicalement modifiés au fil du temps. Il s’agit d’un dispositif "immersif", particulièrement apprécié par ceux qui recherchent des visites où ils peuvent vivre une expérience originale. Il se démarque cependant des expériences immersives actuelles (reconstitutions de décors, projections multimédias, réalité virtuelle) par quelque chose d’inimitable : l’authenticité.

Bref, plus besoin de voir Game of Thrones : on y est et pour de vrai ! Gloire et puissance, victoires et défaites militaires, courage et félonie, inventions techniques, rois (et même un empereur) du passé, exotisme (Afrique centrale et du Nord, Vatican et Mexique) et petites anecdotes : un véritable concentré de narrations et de récits aventuriers et guerriers dont le public contemporain est si friand. Ceci explique aussi les pratiques intergénérationnelles des visiteurs où grands -parents viennent et reviennent volontiers avec enfants et petits-enfants.

Classer pour une gestion réfléchie et dynamique du musée

Salles "démodées, ringardes, mal conservées" oppose la direction ad interim. Ce ne sont pas les collections qui sont ringardes (car sinon, on devrait se défaire de toutes les collections d’objets de plus de 10 ans d’âge dans les musées) mais bien la façon dont elles sont médiatisées auprès du public. La Salle Historique est jugée instinctivement "impressionnante, magnifique, très belle" par 44 % des visiteurs alors que seulement 21 % la considèrent trop chargée et seulement 6 % la jugent "vieillotte et ancienne" ; plus de "70 % des visiteurs apprécient la différence d’ambiance entre la Salle Historique et le reste du musée" (1).

Mais il est exact que ces superbes salles ne sont pas (ou plus) dotées des dispositifs pédagogiques qu’elles méritent. On s’interrogera ainsi en vain pourquoi la première mesure de la nouvelle direction fut de supprimer, fin 2017, les audioguides pour l’ensemble du musée, sans aucune concertation avec les équipes de professionnels, laissant le visiteur totalement démuni pour comprendre les espaces et les pièces exposées, en l’absence également de tout catalogue ou de brochure explicative sur les différentes sections. Depuis deux ans, rien n’a été amélioré, malgré des propositions très concrètes.

Un classement permettrait de replacer les besoins essentiels des visiteurs au centre de la mission éducative (ou de délectation) du musée : une dizaine de dispositifs pédagogiques ont été présentés lors d’un colloque international spécifique organisé en janvier 2018. Issus des nouvelles technologies, ces outils sont actuels tout en restant respectueux du lieu et permettent, sans gâcher ni la scénographie ni l’ambiance, d’actualiser et de dynamiser le propos pédagogique.

Plus fondamentalement encore, un classement permettrait l’élaboration d’un Programme scientifique et culturel - et donc un vrai plan de redéploiement – qui, tous deux, font actuellement cruellement défaut ; les scientifiques de ce musée n’étant pas parties prenantes à la conception du projet actuel de "rénovation".

Classer pour une gestion responsable du musée

Un démontage de ces salles permettrait-il de mieux sauvegarder les collections en les remisant ? C’est l’hôpital qui se moque de la Charité. Trois dangers principaux guettent les collections, surtout celles de la Salle Historique : la lumière provenant de la verrière zénithale, les variations thermo-hygrométriques trop importantes et l’empoussiérage des armes, coiffes et uniformes.

Aucune des recommandations contenues dans le mémorandum publié à la suite du colloque de 2018 en matière de conservation physique des collections n’a été prise en compte, pas même les plus élémentaires. Certaines pièces de la Salle Technique sont protégées de longue date par du plastique poubelle contre les infiltrations. La poussière susceptible d’être accompagnée par des cohortes d’insectes est sans doute, à court terme, le risque le plus évident pour les uniformes et drapeaux. Aucune mesure de conservation préventive n’a été prise depuis que l’alarme a été sonnée, alors qu’il n’y a nul besoin de rénover pour entreprendre la sauvegarde physique des collections.

Un classement permettrait dès lors une priorisation des devoirs de conservation basiques vis-à-vis de ces collections majeures en danger : la première responsabilité d’un musée n’est-elle pas de passer le patrimoine aux futures générations ?

Classer pour accompagner l’initiative citoyenne des publics

Grâce à l’initiative du Comité de riverains Montgomery-Tervuren, une pétition de plus de 28.800 personnes a été récoltée à ce jour pour la sauvegarde de ces salles, un chiffre véritablement astronomique pour un tel sujet.

Quel musée peut se payer le luxe d’ignorer les besoins légitimes de 28 900 personnes, à une époque où tous les musées peinent à conquérir ou à fidéliser leurs publics ? Le profil des pétitionnaires le montre : il n’est nul besoin d’être royaliste ou républicain, ancien militaire ou antimilitariste, Flamand ou francophone pour apprécier ces salles historiques qui transcendent les clivages et font dorénavant partie de l’imaginaire collectif.

Le trésor de ces salles est bien celui-là : celui de susciter une extraordinaire adhésion et mobilisation citoyennes pour un lieu symbolique où tous peuvent se/s’y retrouver. Refuser de prendre en compte de telles attentes, n’est-ce pas nier la mission "mémorielle" même que s’était assignée le War Heritage Institute, la nouvelle coupole chapeautant le MRA ?

Un classement devrait rendre leur noblesse non seulement aux salles mais aussi à la mission primordiale des musées qui est de protéger, d’étudier et de valoriser notre héritage commun afin de répondre aux enjeux et aux besoins sociétaux de nos contemporains. Ainsi, le classement réfléchi d’un ensemble muséal (et non plus d’objets pris séparément) constitue un puissant outil permettant de développer une vision articulée et en "pleine conscience" de ces différents objectifs essentiels au "façonnage" des musées du futur.

(1) : Etude relative au Musée Royal de l’Armée et d’Histoire militaire. Salle Historique, réalisée par Research Solutions, Bruxelles, 2008, pp. 57 -58, 61, 92.