La participation du Royaume-Uni au système de radionavigation Galileo est une nécessité stratégique vitale pour l’Europe face à l’irrésistible montée en puissance de la Chine.

Une opinion d'Ana Pouvreau, analyste géopolitique.

Le 23 juin 2020, la Chine a mis en orbite le dernier satellite de son système de navigation Beidou (également connu sous le nom de Compass). La navigation par satellite de haute précision est utilisée à des fins civiles avec des retombées financières très importantes, mais également à des fins militaires. Elle est primordiale dans les conflits modernes notamment pour guider les missiles. Avant de disposer de Beidou, les forces armées chinoises avaient recours aux signaux civils du GPS américain ou du système Glonass russe, avec le risque que ces signaux soient brouillés par les États-Unis ou par la Russie en cas d’utilisation par la Chine jugée hostile. Avec Beidou, la puissance chinoise peut enfin faire cavalier seul, comme l’a d’ores et déjà montré son utilisation efficace lors d’exercices militaires de grande envergure.

Dans le même temps, en Europe, des négociations difficiles sont en cours entre l’Union européenne et le Royaume-Uni concernant la participation continue des Britanniques au système de positionnement par satellites Galileo développé par l’Union européenne.

Le rôle crucial du Royaume-Uni

Galileo a été construit dès le début du nouveau millénaire, dans une optique d’indépendance stratégique européenne, pour rivaliser avec le GPS. Son déploiement complet était prévu pour l’année 2008, mais il a été repoussé à 2020, voire au-delà, en raison de contretemps successifs.

La participation du Royaume-Uni à la construction de Galileo a été essentielle, notamment en raison de son savoir-faire technologique dans le domaine spatial. Le pays a investi 1,4 milliard d’euros dans le projet, et des sociétés britanniques telles que Surrey Satellite Technology, une filiale d’Airbus, ont joué un rôle crucial dans la conception, le développement et la gestion du système, en particulier en ce qui concerne la livraison de charges utiles pour les satellites, le segment de contrôle au sol et le développement du logiciel dit PRS (Public Regulated Service), un service crypté de navigation utilisé par les agences gouvernementales, les forces armées et de sécurité.

Les Britanniques exclus

L’UE insiste sur le fait que l’accès au signal PRS ne sera réservé qu’aux seuls États membres, excluant d’emblée les forces armées britanniques - en raison du Brexit - à compter du 31 décembre 2020. Peu à peu, les représentants britanniques ont été exclus par la Commission européenne des discussions et des échanges concernant le développement, après 2019, des aspects de sécurité de Galileo. Face à une telle perspective, la France, l’Espagne, les Pays-Bas et les États baltes sont parmi les États de l’UE qui souhaiteraient trouver une solution permettant de maintenir les liens les plus étroits possible avec le Royaume-Uni après le Brexit sur cette épineuse question.

Dès décembre 2018, le Financial Times soulignait les risques pour la sécurité européenne d’une éventuelle sortie du Royaume-Uni de Galileo. Citant Tom Enders, président exécutif d’Airbus Group, le quotidien rappelait que le Royaume-Uni était une des deux seules puissances militaires européennes d’importance. Pour Carl Bildt, ancien Premier ministre suédois et coprésident de l’European Council for Foreign Relations (ECFR), la décision d’exclure le Royaume-Uni du volet sécuritaire du système Galileo est "une folie stratégique de premier ordre".

Dans ces circonstances, le Premier ministre britannique Boris Johnson a soutenu la proposition de mettre en œuvre un programme national de radionavigation qui serait une alternative à Galileo, mais dont le coût s’élèverait à 5 milliards de livres sterling. Ce projet, loin de faire l’unanimité a été sévèrement critiqué, notamment par l’ancien sous-secrétaire d’État parlementaire au ministère de la Défense Tobias Ellwood, qui préside actuellement le comité restreint de la Défense de la Chambre des communes. Selon lui, il ne s’agirait là que d’un gaspillage d’argent et de ressources, alors que la défense de l’Europe est à un tournant crucial. Il serait donc vital, à ce stade, de séparer les désaccords politiques entre le Royaume-Uni et l’Europe des priorités en matière stratégique.

Beidou, puissant comme la Chine

À cet égard, Tobias Ellwood soulignait dans un entretien publié dans le Daily Express le 9 décembre dernier, la volonté de puissance chinoise et l’accroissement de son influence à l’échelle planétaire grâce à la couverture globale fournie par son système de radionavigation national Beidou. En Afrique, par exemple, les États seront bientôt, selon lui, incités à abandonner le GPS et à utiliser Beidou en raison de leur dette croissante vis-à-vis de la Chine.

Il est certainement utile de rappeler, à ce stade, qu’à compter de 2003, et jusqu’en 2007, la Chine a investi 200 millions d’euros dans Galileo, dans le cadre d’un accord sino-européen de coopération. À l’époque, les États-Unis avaient, depuis 1999, interdit le transfert de technologies spatiales vers la Chine pour des raisons de sécurité, car ils subodoraient l’existence d’un programme chinois secret de radionavigation. À la suite de ce retrait américain, les sociétés européennes (parmi lesquelles EADS et Thales) ont intensifié leur coopération spatiale avec la Chine, y voyant une opportunité inespérée. Selon une enquête menée par le journaliste de Reuters David Lague, en décembre 2013, l’enthousiasme des Européens s’est terminé quelques années plus tard par d’amères désillusions, comme l’a illustré l’affaire des horloges atomiques au rubidium - une technologie-clé - que EADS avait refusé de fournir, mais qui furent néanmoins obtenues par les Chinois auprès du fabricant suisse Temex Time (Spectra Time) entre 2003 et 2007. Ces horloges seraient désormais installées sur les satellites de Beidou. Finalement, force fut de constater que la Chine avait capté, par le biais de sa coopération fructueuse (et à relativement peu de frais) avec l’UE, la technologie qui lui manquait pour mettre en œuvre son propre système national de radionavigation Beidou, qui se trouve désormais en compétition avec Galileo.

Le précieux allié britannique

Dans ce contexte, au vu des tensions géopolitiques à l’échelle globale et de la montée en puissance de la Chine, il apparaît plus que jamais nécessaire pour la sécurité européenne de conserver la précieuse participation du Royaume-Uni au sein de Galileo. Cela éviterait d’accroître les difficultés rencontrées actuellement par un Allié britannique de premier plan, qui s’est massivement investi dans le projet mais qui sort, comme les autres États européens, très affaibli de la crise du coronavirus.

Le dossier Galileo devrait être exclu du périmètre des négociations du Brexit, à l’heure où la Chine est en train de vendre - à l’échelle globale - son système concurrent Beidou, pourtant construit grâce aux technologies développées pour Galileo.

Le blog d’Ana Pouvreau : http://www.ana-pouvreau.com/