Opinions

Qui faut-il relire aujourd’hui ? Vers quel auteur, artiste, créateur, essayiste devrions-nous nous pencher pour mieux comprendre et appréhender l’époque contemporaine ? Six vendredis, tout au long de l’été, nous poserons ces questions à une philosophe, un économiste, un scientifique, une romancière… Cette semaine, l’auteure Caroline Lamarche nous invite à nous (re) plonger dans les écrits du célèbre peintre Vincent van Gogh.


Les lettres de Vincent Van Gogh à son frère Théo sont autant de correspondances qui revitalisent les forces spirituelles dont nous avons un urgent besoin pour faire face à ce qui vient.


Dans le flot des courriels à peine ralenti par l’été, celui d’un ami qui prend sa retraite : "Mon adresse mail professionnelle va être désactivée, prière désormais de m’écrire, par lettre, à l’adresse postale suivante…" Je me demande si cet ami ne choisit pas, ce faisant, la meilleure part. S’il n’a pas plus de voiture que d’accès à Internet - nous sommes quelques-uns à ne pas faire partie des 90 % de Belges qui possèdent une voiture individuelle - il n’ira peut-être même pas acheter les journaux qui nous assènent les impasses politiques belges et l’insuffisance du plan climat, et, si l’on regarde un peu plus loin, le courage d’une capitaine de navire faisant accoster des migrants refusés par toute l’Europe, et la mort par noyade, dans un fleuve-frontière, d’une petite fille et de son père rêvant pour elle d’une vie meilleure.

Si, comme moi, vous continuez à suivre les fils de l’actu dans un effroi grandissant, il est un antidote qui ne nous oblige pas à prendre congé du monde : les livres.

Où retrouver les récits de tous les nomades depuis la nuit des temps, de tous les créateurs de beauté depuis la nuit des temps, de tous les affamés de liberté depuis la nuit des temps.

Où renouer avec les paysages disparus, les animaux disparus, les icebergs disparus, bref avec tout ce qui nous a toujours consolés et dont nous pensions que ce serait transmis.

Où puiser le courage de continuer à croire en l’humain. Enfin, certains humains. Pas de l’espèce Homo Deus ou cyborg. Non, des humains comme l’était notre ancêtre Luzia, née il y a plus ou moins treize millénaires et qui a failli partir en fumée dans l’incendie du Musée de Rio. Des humains comme, au XXe siècle, certains écrivains qui, alors que les pics de température leur étaient encore épargnés, ont prédit la dégradation de l’environnement et l’effondrement de la biodiversité. Des humains comme vous et moi, comme mes enfants et les vôtres, des humains comme il n’y en aura peut-être bientôt plus, au train où vont les choses.

Amour et colère

Cet été je relis les Lettres à son frère Théo de Vincent Van Gogh. Des lettres à l’encre sur papier, envoyées jour après jour par la poste, qui témoignent de l’élaboration d’une œuvre qui, selon Artaud, "ne ressemble à rien de tout ce qu’on connaît". Des lettres qui, au moment où l’humanité se précipite vers quelque chose qui ne ressemble à rien de tout ce qu’on connaît, justement, revitalisent les forces spirituelles dont nous avons un urgent besoin pour faire face à ce qui vient.

Pour Vincent, alors que le souci de sa subsistance lui était une torture perpétuelle, "peindre frise l’infini" et "la liberté constitue le seul rang qui nous faille tenir". "Je ne m’attends pas à un avenir de succès, mais à un avenir de lutte" écrit celui qui ne vendit qu’un seul tableau, à la fin de sa vie, lorsque ses pairs commencèrent à l’acclamer. Hommages qu’il récusa, les trouvant exagérés, lui qui usait de mots si modestes et directs à la fois. "Je n’invente pas tout le tableau, je le trouve au contraire tout fait, mais à démêler dans la nature." Ce qui n’excluait en rien un travail acharné puisque "je ne vois pas d’autre parti que de lutter avec la nature aussi longtemps qu’il le faudra pour qu’elle me confie son secret". La joie qui lui en vient irrigue toute sa correspondance. L’art est en effet "une œuvre pleine de cœur et d’amour". De colère, aussi : "quand je vois piétiner tant de faibles, je me prends à douter de la valeur de ce que l’on appelle le progrès et la civilisation", écrit-il alors qu’il partageait la vie des plus pauvres, allant jusqu’à se vêtir et se nourrir moins qu’eux, tandis que Théo veillait tant bien que mal à lui assurer de quoi acheter toiles et couleurs. "Être amis, être frères, aimer, cela ouvre la prison par puissance souveraine, par charme très puissant, mais celui qui n’a pas cela demeure dans la mort."

Ce tout-là

En nos temps d’apocalypse, je préfère cette lutte-là - créer envers et contre tout -, cette passion-là - les secrets de la nature -, cet art-là - aimer les gens -, bref je préfère ce tout-là qui attire des millions de gens devant les tableaux d’un peintre qu’on disait fou, aux élucubrations des fortes têtes qui affirment qu’avec des électrodes et des implants on pourra échapper au vieillissement comme à la mort, et aussi, comme nous le promet une star de la Silicon Valley, "changer la personnalité de quelqu’un qui était anormal pour le remettre dans la normalité".

À propos d’anormalité ou de normalité, d’artistes outsiders ou insiders, de beauté et d’entraide, on peut aller voir cet été, pas plus loin qu’à Bruxelles, l’exposition Lisières au Art&marge musée. Histoire de se laisser inspirer par des imaginaires qui n’ont attendu, pour célébrer la vie, ni la sixième extinction des espèces ni la normalisation forcée de la nôtre. Car, comme l’écrivait Vincent dans sa dernière lettre, trouvée dans sa poche après sa mort, il est "certaines toiles qui, même dans la débâcle, gardent leur calme".


Biographie de Vincent van Gogh

Un homme pris entre les douleurs et la lucidité

Vincent (Willem) Van Gogh est né le 30 mars 1853 à Groot-Zundert, un petit village de Hollande. Fils d’un pasteur protestant, il fut baigné dès son plus jeune âge dans la religion. Quatre ans plus tard naît son frère Théodorus (dit Théo), qui deviendra son plus grand ami et confident. Ils auront une longue correspondance (voir ci-contre) et Théo apportera à maintes reprises une aide financière à son frère.

Van Gogh n’a pas toujours été peintre. Vers l’âge de 20 ans, il décide de se tourner vers la vie religieuse. Il sera d’abord prédicateur dans un faubourg ouvrier de Londres avant de rejoindre la faculté de théologie d’Amsterdam pour y entreprendre des études qu’il finira par abandonner. On lui confie, par la suite, une mission d’évangélisation en Belgique. C’est vers 1879 qu’il se rend auprès des mineurs du Borinage et partage leurs conditions de vie. C’est d’ailleurs à cette époque qu’il commence à se consacrer à la peinture. Sa vie dans le Borinage lui inspirera son tableau Les Mangeurs de pommes de terre. Quelques années plus tard, il part rejoindre son frère Théo à Paris où il rencontre d’illustres peintres comme Anthon van Rappard, Émile Bernard et Paul Gauguin. Cela ne dura qu’un temps puisque, deux années plus tard, en 1888, il quitte la capitale française et s’installe à Arles. C’est en Provence que son style de peinture se modifie pour atteindre celui qui représente le plus l’ensemble de son œuvre : un style aux couleurs fortes, mais toujours subtiles et rigoureuses, notamment inspirées des estampes japonaises.

Gauguin rejoint Van Gogh dans le Sud mais après deux mois, leur relation se détériore. La nuit du 23 décembre, Van Gogh menace Gauguin avec un rasoir avant de se mutiler l’oreille gauche, probablement lors d’une crise de démence. Il entrera de plein gré dans un asile près de Saint-Rémy-de-Provence quelques mois plus tard. Le 27 juillet 1890, le peintre tente de mettre fin à ses jours. Il se tire une balle dans la poitrine et succombe deux jours plus tard à ses blessures. Il était alors âgé de 37 ans. Il est enterré au cimetière d’Auvers-sur-Oise, aux côtés de son frère Théo. L.V.